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Accéder à la musique grâce au chansigne : une forme d’expression pour les sourds encore mal connue

Dans sa dernière création bilingue, la chanteuse Liz Cherhal est accompagnée sur scène d’un comédien chansigneur, alter ego interprétant la totalité du concert en langue des signes française. Dans le Grand Est, le tandem d’interprètes professionnelles 2M(i)ss intervient pour traduire et adapter, à quatre mains, concerts, pièces de théâtre, opéras... Deux initiatives encore trop rares qui ouvrent tous les publics au chansigne, cette forme d’expression associant langue des signes et musique.

 

On se souvient des clips de Comme Elle Vient de Noir Désir ou de Savoir Aimer de Florent Pagny, en 1997. La langue des signes était alors plus cantonnée au petit écran qu’aujourd’hui et l’associer à la performance scénique n’était pas évident. Le chansigne change la donne. Ce curieux mot-valise, qu’on croirait sorti d’un traité de philosophie de Gilles Deleuze, désigne une forme d’expression artistique consistant à exprimer les paroles d’une chanson traduite en langue des signes au rythme de la musique, en se servant non seulement des mains mais aussi des expressions du visage et du corps tout entier, de façon libre ou chorégraphiée. Ces dernières années, de nombreuses vidéos virales sur les réseaux sociaux, souvent filmées aux Etats-Unis, ont popularisé une pratique encore trop perçue comme un service rendu aux seules personnes handicapées.

 

- Let Down de Radiohead en chansigne, 9 avril 2017, Moda Center, Portland

 

Liz Cherhal fait alliance avec un circassien chansigneur

© Stan 89

Vous pensiez que le chansigne ne s’adressait qu’aux sourds ? Liz Cherhal prouve le contraire. Son nouveau spectacle, L’Alliance - comme son troisième album - est le premier entièrement pensé pour être adapté en langue des signes française (LSF). Un baptême du feu pour celle qui avait déjà chansigné sa chanson En Douceur dans un clip, en 2016. Sur scène, Liz Cherhal signe elle-même quand elle n’a pas au bout des doigts un clavier ou un micro. Pour rendre “visibles” paroles et musiques, elle a surtout fait appel à Cyril Gérard, comédien, circassien de formation, à la double fonction d’artiste et de médiateur dans le spectacle.

 

Marqués très jeunes par l’expérience du handicap - sensoriel ou non - dans leurs entourages respectifs, les deux artistes de la région nantaise n’ont pas appris la LSF en deux temps trois mouvements. Elle, prend des cours du soir depuis cinq ans ; lui, a suivi une formation intensive de huit mois, en vue de créer des cours de théâtre à destination des sourds. C’est d’ailleurs pendant un cours qu’ils se rencontrent et décident de faire alliance pour partir en tournée.

 

Entre l’adaptation des chansons en LSF confiée à des interprètes professionnelles, les répétitions, et la mise en place du spectacle, deux années de travail ont été nécessaires : “C’est de loin le plus compliqué que j’ai eu à mettre au point car il faut que personne ne soit jamais exclu, que tout le monde comprenne tout ce qui se passe sur scène”, confie Liz Cherhal. Si la langue des signes est utilisée comme moyen d’expression corporelle, “ce ne doit pas être une démonstration. La musique, la LSF et le français doivent être à égalité, pour trouver un équilibre. Pour les gens, L’Alliance c’est vraiment Liz Cherhal et Cyril Gérard.”

 

- Vibrante/ live/ Liz Cherhal

 

Les sourds et malentendants ont leur mot à dire

Pour ne pas exclure les personnes sourdes, il fallait les inclure dans la conception du show. “J’avais besoin que ma démarche soit validée en amont par les personnes concernées”, justifie Liz Cherhal. Alors, à Nantes et Pornichet, elle en convie quelques-unes à assister aux restitutions de résidence. Et tient compte de leurs critiques. Exit les impros entre les chansons, trop difficiles à traduire en LSF sur le vif ; modifiés les signes pas assez précis ; améliorés les jeux de transparence pour qu’on ne perde jamais du regard le chansigneur.

 

À la sortie du concert du 15 mars à la Maison Folie Beaulieu (Lomme) où environ un tiers du public présent est sourd ou malentendant, Océane, née sourde profonde se réjouit que ce spectacle, premier du genre organisé par la salle nordiste, “mette tout le monde à quasi égalité”. On communique avec elle grâce à Coralie, interprète faisant partie du réseau de l’association lilloise Signes de sens travaillant à rendre la société plus accessible aux personnes en situation de handicap. “Pour la langue des signes, on sent que l’équipe a une marge de progrès pour exploser”, évalue Océane. Certaines choses m’ont échappé, peut-être des sens cachés dans les paroles. Et puis quand on est sourd, on regarde la chanteuse et sa manière de se mouvoir et ensuite l’interprète, et ce ping-pong visuel ne permet pas réellement de tout suivre.” Conscient qu’il est “possible d’encore mieux faire”, Cyrille Gérard défend néanmoins le parti pris artistique : “Dans les paroles de Liz, il y a des suggestions, du sous-texte. Elle voulait conserver ça dans l’adaptation en LSF. Même les entendants ne saisissent pas tout mais beaucoup me disent que la traduction visuelle des paroles contribue à faire passer l’émotion”.

 

À quand une vague du chansigne ?

© Fred Boelhli

Les concerts de Liz Cherhal ont même créé des vocations pour certains spectateurs qui ont commencé à apprendre la LSF. La preuve que la démocratisation de cette langue peut passer par la culture ? Cyril Gérard pressent qu’“il va se passer quelque chose dans le domaine du chansigne, tout comme il y a eu une heure de gloire pour la danse, le nouveau cirque…”

 

Cela ne pourrait advenir sans le travail de fond réalisé par des structures comme l’International Visual Theatre (IVT), à Paris, promouvant culture sourde, arts visuels et langue des signes. Codirigé par Emmanuelle Laborit, première comédienne sourde primée aux Molières, en 1993, et actuellement à l’affiche de Dévaste-moi, pièce de théâtre en chansigne, l’IVT ne fait pas moins figure d’exception. “Il reste un défaut d’accessibilité dans les lieux culturels”, observe Fanny Maugard, responsable du pôle LSF chez Signes de sens. L’offre est tellement réduite… les sourds qui s’intéressent à la culture n’ont pas le réflexe de se rendre dans des salles, encore moins dans des salles de musique. Et lorsque les propositions artistiques existent, c’est rarement sur les grandes scènes ou grands festivals ; ce n’est pas le vide mais ce n’est pas visible.”

 

La faute aux programmateurs ? “Certains sont sensibles à la question, d’autres absolument pas, témoigne Liz Cherhal, car, mine de rien, ça peut faire un peu peur. Les entendants ne se sentent pas toujours concernés.” Pour Fanny Maugard, les artistes seuls ne peuvent porter toute la responsabilité sur leurs épaules : “Les salles doivent prendre un risque et comprendre que le chansigne est un outil d’accessibilité mais aussi un outil dramaturgique. A Lille, L’Aéronef a investi dans des subpacks (gilets vibrants). Certes, seuls deux sourds sont venus la première fois mais en 2018, le rappeur Radikal MC, né de parents sourds, et Laëty Tual, une référence en chansigne, en ont attiré une centaine !”

 

- La Marcheuse de Christine and the Queens chansignée par Laëty Tual

 

En attendant, les associations s’activent pour combler le manque de médiation culturelle et sensibiliser un public sourd “atomisé, dont 40 % est touché par l'illettrisme, ce qui ne facilite pas le travail d’information”, dixit Sébastien Sellier, responsable communication chez Signes de sens. Cyril Gérard va plus loin : “Si on ne les prend pas par la main et sans les assos, ils ne viennent pas.”

 

“Penser le bilinguisme dès la création”

© Fred Boelhli

“Le plus gros public sourd qu’on ait eu ces dernières années pour une salle de musique pleine, c’est dix personnes à un concert de Brigitte, et c’était la fête”, se rappellent Rachel Fréry et Séverine Michel George, alias Deux Mains sur Scène (2M(i)SS). Depuis dix ans, dans l’est de la France, ces interprètes professionnelles qui assistent des personnes sourdes dans leurs démarches quotidiennes, adaptent à quatre mains chansons, opéras ou pièces de théâtre. Sur scène, côté cour ou côté jardin, elles ont déjà collaboré le temps d’un concert avec Catherine Ringer, Cali ou Aldebert.

 

Si elles comptent tisser un réseau plus vaste et convaincre un festival pionnier comme Les Eurockéennes de Belfort de se convertir au chansigne, elles revendiquent aussi la mission d’aller chercher un public “qui ne réclame pas”. Rachel et Séverine se souviennent en particulier d’un concert de Cali, en 2015, à l’Eden de Sausheim, où il les “avait invitées à danser autour du micro : un couple mixte était venu – le mari s’était privé de musique depuis que sa femme était devenue sourde. Maintenant ils nous suivent quasiment partout où on intervient.” Une victoire.

 

En attendant un potentiel déclic des grandes salles de concert et principaux festivals, voire des artistes qui pourraient vivre la présence sur scène d’un chansigneur comme une contrainte, chacun sa priorité. Tout en espérant voir le volet handicap sensoriel de la loi pour l’égalité des chances de 2005 enfin appliqué, l’association Signes de sens convient que cela poserait des défis autrement plus complexes sur le long terme que les mesures d’accessibilité aux handicapés moteurs déjà mises en place dans les lieux culturels. Cyril Gérard estime qu’il faudrait développer la langue des signes dès la maternelle pour provoquer un changement culturel bénéfique aux enfants et à la société. Quant à Liz Cherhal, elle rappelle “qu’un spectacle en LSF, il faut le porter dans le cœur et le penser dès le départ comme bilingue. Le public me demande si je vais continuer dans cette direction.” Décision en fin de tournée…   

 

Yohav Oremiatzki