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Artiste enfermé, créativité bridée... ou libérée ?

Trauma paralysant ou terreau fertile, la pandémie du Covid-21 a généré des interrogations profondes quant aux conditions de la création. Si pendant le confinement, des artistes se sont souvent adressés à leur public avec abondance via leurs réseaux sociaux, d’autres ont choisi de se distancier. Être confiné a-t-il entravé l’envie de créer de nouvelles œuvres ? Les témoignages de Jeanne Cherhal, Dominique A et La grande Sophie.

© Marc Chesneau

« Cette question me touche », explique Jeanne Cherhal, qui a expérimenté pour la première fois le « livestream » pendant le confinement, une discipline qui, ajoute-t-elle, l’a « vraiment aidé à tenir, à structurer le temps, pendant cette période morose. » Et à encaisser le choc d’une tournée « sapée en plein vol » alors que son dernier L’An 40, paru à l’automne 2019, s’apprêtait à vivre pleinement son premier été festivalier. 

 

Jeanne Cherhal a sophistiqué le concept du live à la maison, en rejouant chaque jeudi un de ses albums, du plus récent au tout premier, Jeanne Cherhal (2001).  « C’était un moment ludique, avec beaucoup de boulot et de répétition bien sûr, mais aussi une forme d’introspection, de « bilan », peut-être. J’ai adoré faire ça. En revanche, je n’ai pas dégagé de temps de création musicale. La vie quotidienne d’abord me le permettait beaucoup moins que d’habitude à cause des contingences domestiques notamment. Et surtout je n’avais pas la disponibilité mentale, l’énergie, le moral, tout simplement, et surtout le recul pour créer ».

 

Jeanne Cherhal a pris cependant le temps de terminer l’écriture d’un petit livre commencé auparavant. « J’ai beaucoup aimé ce temps d’écriture, le soir. Je ne m’explique pas trop pourquoi les textes écrits m’ont été possibles et les chansons non, je mettrais ça sur le compte de la morosité. Même si mon bouquin n’a rien de morose ! Et également du fait du rythme imposé par le confinement, peu de mouvement, peu de feu intérieur. Enfin tout cela  a quelque chose d’assez mystérieux… ».

 

Happé par le confinement

© Lionel Pagès

Dominique A parle de rupture, d’envies artistiques et d’approches du métier profondément modifiées. Engagé dans un processus d'écriture, « on va dire conventionnel, au long cours, dans la perspective relativement lointaine d'un enregistrement », le musicien, auteur-compositeur a été happé par le confinement. « Quand il a été décrété, j'ai pensé à tous ces livres, disques, films sur lesquels des gens avaient bossé un, deux ou trois ans, et qui sortaient au mauvais moment, morts nés. Pour contrevenir à cette idée d'épée de Damoclès sur notre travail », il a enregistré « en urgence, une reprise de « L'éclaircie », de Marc Seberg, un groupe qui est une référence d'adolescence ». Enregistrée, mixée et même masterisée en totale autarcie, avec mon 8 pistes numérique ».
Mis en ligne sur les plateformes par le label de disques Cinq7, le titre a fait succès. « J'ai adoré cette façon de faire, non tributaire d'une sortie en physique, et cette réception quasi instantanée, sans le traditionnel et pénible écart entre le temps de la production et celui de la diffusion ».
Dominique A prévoit la sortie prochaine d’un EP conçu dans les mêmes conditions. « Ce qui est, me concernant, compte tenu de mon attachement à l'objet disque, une petite révolution copernicienne. Je me dis aussi que le moment serait idéal pour qu'artistes, labels et diffuseurs, réfléchissent à des façons de faire plus légères et spontanées ».

Les artistes, très sollicités par la presse sur le sujet en l’absence d’activités scéniques et discographiques, sont peu enclins aujourd’hui à commenter la période du confinement. « Sans doute n’ont-ils pas envie que la profusion des live en appartement ne soit un jour évaluée, remarque un critique spécialisé, ajoutant, « les artistes sont assez égocentrés pour composer une chanson sur leur balcon. Mais de là à ce que qu’elles soient bonnes… ». Comment créer dans un enfermement non consenti ? Spécialiste du monde du travail, Anne Jauffret en notait les effets pervers : « A l’inverse du prisonnier qui connait la durée de sa peine, nous étions dans la dépendance et le désir de la nouvelle du déconfinement. Les réseaux sociaux, le téléphone, la télévision, internet, entrent par les portes et les fenêtres et marquent les esprits. Loin d’être coupés du monde, nous sommes abreuvés d’informations…. Autant de brouillage qui ne permet pas la création en bloquant l’imagination ».

 

Le chantier de l’imaginaire

© Marc Chesneau

La grande Sophie dit avoir vécu plusieurs phases. « Au début du confinement, privée de cette liberté essentielle de la scène, j’ai pris conscience de la nécessité d’une réponse collective. Moi, je suis habituellement celle qui donne de la force, qui remonte le moral. Et cette phrase me revenait sans cesse : « Nous le ferons ensemble ». J’en ai fait une chanson, Ensemble, que j’ai postée sur mes réseaux sociaux. Elle n’est pas terminée, il me reste à écrire le dernier couplet, celui des retrouvailles avec les autres. Et dans une deuxième phase, je me suis sentie très déconcentrée, je cherchais de la légèreté partout. Un nouveau mot venait d’être inventé, confinement et tout le monde était polarisé là-dessus. Et surtout, il ne fallait pas écrire là-dessus ! ».

 

Comme Jeanne Cherhal en finissant un livre, La Grande Sophie a structuré son temps en travaillant sur la musique de la série « Disparition inquiétante », dont elle avait déjà composée le premier volet pour France 2. « Puis, j’ai compris que l’on basculait dans le virtuel, et j’ai été très effrayée du fait que tout à coup, le virtuel pourrait tout remplacer sans que personne n’y voie rien à redire. Qu’on se passe du reste. Et cela avait un côté très triste. Ce côté solitaire, l’artiste seul devant son téléphone, l’auditeur seul de l’autre côté, même s’il y a échange de messages. Mais aucun lieu réel. ». S’il est établi que la musique a adouci le confinement, le chantier de l’imaginaire s’est ouvert.

 

Véronique Mortaigne