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Auteurs de doublages et sous-titres : une profession en mal de reconnaissance et fragilisée par la crise sanitaire

Alors que le temps passé devant les écrans de télévision explose, que films et séries connaissent des taux d’audience exceptionnels, il est un métier méconnu que la crise sanitaire fragilise encore un peu plus. Avec la suspension des tournages, c’est toute l’activité des doubleurs-sous-titreurs qui est à l’arrêt. 

© Marc Chesneau

Le statut de ces auteurs est comme celui d’un passeur entre deux rives, deux langues, deux cultures. Sans leur contribution, décisive, c’est un large panel d’œuvres étrangères dont le public serait privé. Dans cet univers bis, comme une création dans la création, la mission des auteurs de doublage et de sous-titrage tient de l’acrobatie : rendre logique et naturelle la langue française dans la bouche d’un chasseur de primes chez Tarantino, d’une fille-mère andalouse chez Almodóvar ou d’un maître d’arts martiaux chez Wong Kar-Wai. En raccourci, pour tout doubleur, il ne s’agit pas de renoncer à sa personnalité mais simplement de l’ajuster à celle de l’auteur original. Avec souvent la nécessité de trahir la lettre pour mieux respecter l’esprit.

 

Une école de l’humilité

Le métier de doubleur est aussi une école de l’humilité. Une synchronisation sera jugée réussie lorsque, précisément, elle devient invisible. Si la préférence de la cinéphilie pure et dure est toujours allée à la VO sous-titrée, le doublage compte néanmoins d’ardents défenseurs, dont la cinéaste Pascale Ferran, elle-même directrice artistique sur la VF d’Eyes wide shut. « L’expérience m’a passionnée car Kubrick voulait tout contrôler, y compris la question du doublage, essentielle à ses yeux. Selon lui, il valait mieux regarder une version doublée, en ne ratant rien de l'image, que le film sous-titré. C'est une problématique intéressante. De fait, Kubrick a eu des versions françaises exceptionnelles, comme celle de Shining avec Trintignant sur Nicholson. Je la préfère presque à l'originale. Car de cette hybridation naît quelque chose de magnifique. » Le mot est lâché : hybridation. Comme si, de l’œuvre primaire, naissait une œuvre dérivée, par le regard, par la subjectivité de l’auteur-adaptateur et des comédiens-interprètes.

 

Des images du monde d’avant

En ce printemps 2020, les nouveaux codes, modes et protocoles de vie imposés par le confinement affectent logiquement le travail des auteurs doubleurs et sous-titreurs. Avec le gel de la production, cinéma et télévisée, de l’exploitation salles, la fermeture des auditoriums, comment envisagent-ils leur présent et leur avenir? Face à une situation aussi inédite, à tous les niveaux, quel(s) comportement(s) adopter ? L’écriture de versions françaises et sous-titrées peut-elle s’acclimater d’un nouveau temps, dans lequel la notion de délai est totalement aléatoire ? Face à ces interrogations, Vanessa Bertran (X-Files, Supergirl, Berlin station, Nous, la Vague), présidente de l’Upad (Union professionnelle des auteurs de doublage) et, symboliquement, première auteure de doublage élue au Conseil d’administration de la Sacem, ne cache pas son inquiétude. « Depuis le 16 mars, les nouvelles commandes sont rares. Les sociétés de doublage ont cessé de fonctionner pour confiner leurs employés permanents et tous les enregistrements ont été annulés. Nos adaptations sont donc mises en pause car nul ne sait exactement quand l’activité reprendra. Certains d’entre nous continuent de travailler sur des commandes passées en mars mais dans le flou le plus total. Et l’acte d’écriture prend un autre sens : faire parler tous ces personnages sans masques qui osent être à plusieurs dans la promiscuité en toute insouciance, qui sortent dans des bars… En voyant les scènes que j’adapte, je suis hantée par l’idée que ces images appartiennent au monde d’avant. Pourtant notre écriture ne doit pas en être altérée, nous devons continuer de faire rêver à travers nos dialogues, mais il est très troublant d’avoir sous les yeux des situations totalement déconnectées de la réalité dans laquelle nous sommes plongés. »

© Marc Chesneau

Sentiment d’abandon

Amputés des primes de commande versées par les sociétés de doublage, sans aucune certitude sur l’avenir des films et séries américaines dont les productions ou pré-productions sont reportées aux calendes grecques, beaucoup d’auteurs tirent la sonnette d’alarme. Philippe Lebeau (24 heures chrono, Sherlock, Les Experts : Miami, Cold case, Mindhunter), vice-président de la commission de l’audiovisuel à la Sacem, imagine avec inquiétude les conséquences, à court ou moyen terme, de la situation actuelle. « Il faut être lucide. Les droits issus de l’exploitation de nos œuvres sur les chaînes historiques, dont les revenus publicitaires ont chuté drastiquement, connaîtront de facto une baisse considérable au moment de leur répartition en 2021, faisant craindre des situations catastrophiques pour les plus fragiles d’entre nous. » Et Philippe Lebeau de pointer des raisons plus profondes aux difficultés que rencontre cette profession : « Fortement professionnalisés, vecteurs indispensables de la bonne circulation des œuvres massivement diffusées sur tous les supports disponibles, les auteurs de doublage-sous-titrage souffrent d’un singulier manque de reconnaissance. En cette période de crise inédite, où explose la consommation d’œuvres audiovisuelles, l’absence paradoxale de ce fameux “statut d’auteur”, dont le rapport Racine avait entrepris de dessiner les contours, se fait sentir : ni salarié, ni auto-entrepreneurs, ni intermittents du spectacle, les auteurs de doublage et de sous-titrage n’entrent dans aucune case administrative.  S’ils sont assurés du soutien et de la solidarité de la Sacem, ils n’ont en revanche accès à aucune aide de l’Etat, ce qui ne manque pas de susciter chez beaucoup de nombreuses inquiétudes, et un légitime sentiment d’abandon. »

 

« On navigue à vue »

Stéphanie Vadrot (Star trek, Bones, Catch 22), quant à elle, s’inquiète des modalités de « remise en marche » du système. « On navigue à vue, confirme-t-elle. Même les auteurs qui travaillent en ce moment ignorent quand leurs séries ou leurs films seront enregistrés. Quid des conditions de deconfinement  ? De l'enregistrement des comédiens en auditorium ? Et, par conséquent, quid de la date de paiement ? (les auteurs sont généralement rémunérés à soixante jours). Le temps que la machine se remette à fonctionner, cela risque de se traduire par une période de vaches squelettiques pour les auteurs, comme à l'époque de la grève des scénaristes à Hollywood. Rare bénéfice de la situation, le report des dates de rendu des adaptations me permet de travailler de façon plus sereine et non à flux tendu, comme souvent. Je peux “laisser poser” mes textes le temps d'aérer mon esprit et y revenir plus tard pour y apporter des améliorations, ce que j'ai rarement l'occasion de faire habituellement. »

 

L’interrogation de fond qui sous-tend transversalement ces témoignages est identique à celle des auteurs et éditeurs : l’épidémie de 2020 sera-t-elle synonyme de crise ou de mutation ? La notion de crise implique un retour à la situation antérieure, celle de mutation suppose le passage à une époque nouvelle. Il est encore trop tôt pour le déterminer, même si beaucoup penchent pour la seconde option. Une seule certitude : chez les auteurs de doublage et sous-titres, les menaces de ces deux derniers mois ont ressoudé les individualités, ont stimulé un élan de partage, de fraternité, une nécessité, comme le définit Philippe Lebeau, « de commencer à écrire le monde de demain ». Sans nier les difficultés objectives à surmonter, Vanessa Bertran tient elle aussi à conclure sur un message d’espoir : « Le chantier de la relance et de la reconstruction s’annonce passionnant pour qu’émerge un nouveau modèle, plus solidaire. »

 

Stéphane Lerouge