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Du rap au roman, écrire…

SÉRIE - Hip-Hop et littérature

 

 
En partenariat avec la Société des Gens De Lettres     

La Fabrique culturelle s’associe à la « Saison Hybride Littérature & Hip-Hop », programmation culturelle de la Société des Gens De Lettres (SGDL), en proposant une série d’articles pour décrypter les liens intimes qui existent entre la création littéraire et la culture Hip-Hop. Rappeurs écrivains, ouvrages littéraires consacrés au hip-hop, inspirations communes, process de création distincts, deux univers qui s’entrecroisent et s’hybrident…

 


 

Rares sont les rappeurs à avoir franchi l’étape de l’écriture d’un roman. La fiction littéraire effraie ou fascine : témoignages de rappeurs.

Quand les rappeurs publient des livres, il s’agit souvent d’autobiographies : Soprano (Mélancolique Anonyme), Diams (Autobiographie), Maitre Gims (Vise le soleil), Akhenaton (La Face B), Abd Al Malik (Qu’Allah Bénisse la France), Gaël Faye (Petit Pays) ou des anthologies de leurs textes comme Mines de Cristal pour Oxmo Puccino. Les NTM ont les deux. Peu d’artistes rap ont en revanche passé l’étape du roman. Pourtant, leurs textes sont souvent des nouvelles très réalistes sur la vie dans les quartiers populaires, ou des fictions très romancées de leur passé de bandit ou de leur quotidien de nouveaux riches. Oxmo Puccino, qui a démontré à maintes reprises dans sa carrière qu’il pouvait être aussi bien un poète inspiré (L’Enfant seul, L’Amour est mort, Le Cactus de Sibérie…) qu’un narrateur efficace (Pucc Fiction, Lipopette Bar, My life), n’arrive pas à surmonter ses craintes : « Je n’ai pas écrit de roman car je trouve que cela prend beaucoup de temps et ma crainte, c’est d’en écrire un beau et que personne ne le lise parce que c’est un rappeur qui l’a écrit ou qu’on n’en parle que comme le livre d’un rappeur. J’ai écrit dans mon dernier album, La Nuit du réveil, un morceau qui s’appelle Le Droit de chanter car pendant très longtemps, les rappeurs n’ont pas été perçus comme des artistes. Je n’ai pas envie de perdre à nouveau du temps à prouver que je suis écrivain. »

© Joshua Resnick

Disiz La Peste a également longtemps hésité pour la même raison, par peur d’être stigmatisé, de ne pas être pris au sérieux. Il a pourtant écrit deux romans, Les Derniers de la rue Ponty (2009) aux éditions Naïve et René (2012) aux Editions Denoël. Pour lui, la littérature a été son premier amour avant le rap. Sa mère, bibliothécaire, n’y est pas étrangère : « A 12 ans, racontait-il en 2012 à la sortie de son deuxième roman, la télé a implosé chez moi. Ma mère et mes tantes m’avaient offert plein de livres à Noël, mais je n’aimais pas lire. Je suis fils unique, pas de frères et sœurs pour jouer, ma mère n’avait pas les moyens de racheter une télé. Elle ne me laissait pas non plus trop sortir de peur que je fasse de mauvaises rencontres. Au bout d’un moment je me suis ennuyé et j’ai commencé à ouvrir un bouquin. J’ai lu La vie devant soi de Romain Gary et je me suis rendu compte qu’un livre arrivait à me procurer des émotions beaucoup plus fortes qu’un film. » En revanche si en découvrant le rap quelques mois plus tard, il se met aussitôt à écrire et à rapper, il n’en est pas de même avec la littérature. L’envie ne lui vient qu’après le succès de son premier tube, J’Pète les plombs soit l’adaptation rapologique du film Chute Libre. « A 19 ans, raconte-t-il, j’ai essayé d’écrire un premier roman, un policier mais je ne suis pas allé au bout. J’ai dû écrire vingt pages. A 28 ans, alors que je m’ennuyais en musique, j’ai à nouveau eu envie d’essayer. Je me suis dit : « Allez c’est un art que je maîtrise, je sais raconter une histoire, en plus j’ai lu plein de livres. Je vais me faire un plan. » Et j’ai écrit Les Derniers de la rue Ponty. Mais à ce moment-là, j’étais très complexé : « Je me disais Oh la la, il faut que j’écrive bien, je m’attaque à la littérature. » D’autant plus qu’à l’époque, Disiz de son vrai nom Serigne M’Baye Gueye, reprend ses études qu’il a abandonnées alors qu’il était dans une école de dessin. Pour se sentir légitime, il passe un DAEU, diplôme d’accès aux études universitaires et s’inscrit en licence de droit. Trois ans plus tard, le jeune romancier a pris confiance en lui : « Le second roman, reconnaît-il, je l’ai abordé complètement différemment, je m’en foutais qu’on dise que c’était un livre de rappeur, j’écrivais avec ma force, avec plusieurs registres, quelquefois de la poésie, parfois un registre littéraire classique, des fois comme un rappeur avec des punchlines et des métaphores. J’étais beaucoup plus libéré sur ce livre-là. » Mais plutôt que de s’inspirer des « métagores » de Booba, il a puisé dans « Enfant de Putain » de Donald Goines pour mettre au point le langage cru de ses personnages. Dans ce roman, René, Disiz imagine la France de 2025. La majorité légale et pénale a été abaissée à 14 ans, et les jeunes adultes, aux prises avec l’hyper violence et une libération sexuelle outrancière, participent à un référendum pour rétablir ou non la peine de mort. Dans cette politique fiction, Marine Le Pen est nommée Premier ministre et annonce une batterie de projets de lois : abaissement de la majorité légale, changement de monnaie, et francisation des prénoms. René, le personnage principal du livre, est un métis de mère algérienne et de père malien : « Mon livre, expliquait alors Disiz au Monde, n’a pas pour but de faire des prévisions sur qui va être élu mais de décrire un pays de manière réaliste, en partant de comment il est aujourd’hui pour regarder comment il peut être demain. Ce qui m’a vraiment fait bizarre, c’est que la francisation des prénoms que j’ai inventé dans mon livre fait partie du programme de Marine Le Pen. Quand je l’ai lu après coup, ça m’a vraiment fait froid dans le dos. » Ce qui fait encore plus frissonner aujourd’hui est que le débat du deuxième tour entre Marine Le Pen et un président républicain, Emmanuel Macron, a déjà eu lieu. Le rappeur se dit même volontiers plus violent dans ses livres que dans ses raps : « Je n’aborde pas la manière d’écrire un livre comme j’écris une chanson, décrypte-t-il. Tout d’abord dans un album, j’ai le soutien d’une musique, d’un rythme, la musicalité. Dans un livre, c’est l’histoire qui donne le rythme. Je me lâche plus dans mes livres que dans ma musique. Il y a plein de passages crus dans, René, que je ne pourrai pas dire en rap, parce que mes chansons peuvent passer en radio, parce que des petits peuvent écouter. J’exerce une espèce d’auto censure. La musique est plus accessible qu’un livre. »

© zinkevych

Malgré ses craintes, Oxmo Puccino, lui n’a pas abandonné son rêve de littérature, le sujet serait forcément l’arrivée de la culture hip-hop en France, univers et époque hautement romanesques. L’audace de Disiz, les récentes publications de Raphaël Malkin sur la légende urbaine, Rudlion, Le Rugissant (Marchialy) ou Time Bomb, écrit chez Albin Michel par son ancien collègue de label, Kamal Hausmann lui donneront peut-être l’envie de mettre en chantier son idée : « Ce serait un livre collaboratif avec tous ceux qui ont vécu ces évènements, qui raconte la collision entre des mecs qui sortent d’un quartier, qui ne l’ont jamais quitté et des bobos de Paris qui n’ont aucune idée de la banlieue. Ces deux entités se sont rencontrées à cause de cette musique. Ils n’avaient aucune raison de se rencontrer. J’appellerais ce livre Collision. »

 

Stéphanie Binet