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Entretien croisé Binetou Sylla-Elodie da Silva : « C’est une chance de nous avoir. Il y a si peu de femmes dirigeantes dans les maisons de disques ! »

Dans un milieu encore peu ouvert aux femmes, Binetou Sylla et Elodie da Silva, toutes les deux 30 ans, dirigent deux labels de disques qui ont joué un rôle majeur dans la diffusion des musiques africaines. Binetou Sylla est à la tête de Syllart Records, créé à Paris en 1978 par son père, Ibrahima, un étudiant d’origine sénégalaise. Elodie da Silva a repris les rênes de Lusafrica, société trentenaire, née de la rencontre entre son père, José da Silva, et celle qui en fut la vedette, la Cap-Verdienne Cesaria Evora. Entretien croisé.   

 

Comment en êtes-vous arrivées là ?

Binetou Sylla : J’ai repris Syllart Production à la mort de mon père il y a cinq ans. Nous avons un très gros catalogue de musiques africaines ; Syllart Records, c’est 30 000 titres, 1 100 albums produits, des pans entier de la musique malienne, sénégalaise, guinéenne, de la tradition à la pop africaine, de Salif Keita à Oumou Sangaré ou Alpha Blondy. Je dois bâtir l’ère digitale sur des fondations solides.

 

Nous devons donner une image moderne et positive de la musique africaine. Je suis arrivée dans un contexte de changement, de basculement dans le numérique, ce qui était une gageure pour un label vieux de 40 ans. Par force, le contexte m’a appris à travailler d’emblée dans le digital. Mon père voulait emmener ses artistes triompher à Abidjan et non pas s’occuper de métadonnées. Et j’ai appris aussi que dans ce nouvel environnement diffus, rien n’était gagné, qu’il fallait faire de la pédagogie, expliquer les contextes, les valoriser. C’est pour cette raison que j’ai proposé des programmes vidéo courts sur la musique africaine, des playlists, notamment au Monde Afrique.

 

Elodie da Silva : Je suis à la tête de Lusafrica depuis deux ans, une société qui produit des disques, mais a aussi un département édition, Africa Nostra, et un autre de management d’artistes, JDS Management. En arrivant, j’ai remis tout le catalogue à plat, j’ai tout « cleané », je suis partie à la chasse. Parce qu’en 2004, quand apparaît ITunes, il y avait trois petites cases à cocher pour mettre une œuvre dans le circuit, pas d’adresse IRC, les plateformes balbutiaient. Donc, il y a eu des creux.  

Lusafrica a trente ans, et je viens de créer un département « musiques urbaines », the Garden, en signant le DJ et rapper kenyan Blinky Bill.  Nous avons en effet une mission, celle de mettre nos catalogues en avant, de constituer des playlists, des synchros, des remixes.   

 

Binetou Sylla
© Emile Costard

 

Qu’avez-vous hérité de vos pères ?

BS : Nous avons cela en commun, des pères passionnés, eux-mêmes artistes, qui ont construit leur business autour de leurs passions, de leur volonté d’autonomie.

 

ES : S’ils n’avaient pas eu cette vision, le marché africain serait mort avec la crise du disque. Ce qui n’a pas été le cas.

 

BS : Le milieu artistique africain est très particulier, pas du tout au sens où tout serait conclu par oral ou qu’on signerait des contrats sur des coins de table, ça c’est une légende. Au contraire, mon père était très rigoureux, aucun artiste ne m’a dit « ton père et toi, on se faisait confiance et ça suffisait », jamais ».

 

ES : Ce qui est important en Afrique est l’échange avec l’artiste, la proximité, la complicité. J’ai travaillé aux côtés de mon père depuis l’âge de 16 ans, il me montrait le côté fun, je passais toutes mes vacances dans les festivals, Cesaria habitait à la maison, pour moi c’était « Mamie Cesaria » ou « Tonton Bonga », je suis encore leur « petite », j’ai cette chance. Mais prendre la direction d’une entreprise, c’est autre chose.

 

Quels ont été vos parcours ?

BS : J’ai rejoint mon père à 24 ans, il était déjà malade, et moi je faisais une thèse d’histoire à Paris 1, je voulais devenir chercheuse. Je suis née dans la musique mais je me suis construite contre, j’étais l’aînée de la fratrie. J’ai cherché des échos à mes origines dans l’histoire et l’exploration du patrimoine.

 

ES : Mon père ne voulait absolument pas que je travaille dans la musique. Donc, j’ai fait des études de droit commercial et d’informatique, et je suis devenue consultante Senior. En 2016, quand mon père est parti en Côte d’Ivoire, pour diriger Sony Music Entertainment à Abidjan, j’ai pris la direction générale de Lusafrica.

 

Elodie Da Silva
© Elodie Martial

 

Vous êtes donc des héritières ! Est-ce compliqué de prendre la place du père ?

BS : Au début, c’est compliqué. On est encore et toujours « la fille de…». Il est dès lors peu aisé de prouver sa légitimité, il faut travailler deux fois plus, paraître humble…Mais la bienveillance existe autant que la méfiance. Mon père a organisé sa succession huit mois avant sa mort, c’est peu. On m’attendait au tournant. J’ai un caractère bien trempé, j’ai pris un bon avocat, je me suis créé mon propre environnement. Si mon père était vivant, je ne pourrais pas travailler avec lui.

Je suis une femme noire, née en France, ça se remarque ici, mais auprès de mes partenaires anglo-saxons, pas du tout. Les Anglais adorent. Et médiatiquement parlant, c’est une chance de nous avoir. Il y a si peu de femmes dirigeantes dans les maisons de disques ! C’est un métier très masculin. Et dans des sociétés africaines parfois patriarcales, misogynes, il faut s’imposer.

 

ES : Je galère un peu plus, car mon père est toujours là…Souvent on essaie de passer par lui, en m’ignorant, mais il est intransigeant, j’ai son soutien sans faille. Il me dit que cela permet de faire le tri, ceux qui veulent ignorer que Lusafrica est désormais dirigée par une femme, jeune, ne sont pas dignes d’intérêt.

Parfois, le machisme est bien présent. Au Cameroun par exemple, on m’a demandé pourquoi je n’étais pas à la cuisine, mariée avec des enfants, pourquoi mon frère ainé n’avait pas repris les affaires, etc. J’ai répondu : vous tenez des propos malveillants, ceux d’hommes qui ont peur de perdre le contrôle. Mais ailleurs, des portes se sont ouvertes, qui ne se seraient pas ouvertes à mon père, justement parce que je suis une jeune patronne.

 

Etre une femme est-il un handicap ?

BS : Je ne réponds jamais aux critiques misogynes. Ces questions sont déplacées. Mais elles nous obligent à être plus dures, c’est une sorte de déformation. Moi, déjà, la question Madame ou Mademoiselle ? m’exaspère, sans compter les invitations à diner, alors qu’on négocie des contrats et des business models. Et pire encore, j’ai entendu très récemment dans une major où j’avais rendez-vous « Ah, mais elle est très jolie ». En cas de protestation, on va dire que tu es hystérique. Je souris, mais j’ai des règles : je ne vais pas en soirée, je me protège, je n’accepte pas de rendez-vous traquenard, genre à 21h30 un vendredi soir. Ceci dit, être charmante, ça compte !

 

ES : Quand j’ai débarqué chez Sony, notre distributeur, il y a deux ans, je n’ai pas été prise au sérieux. Aujourd’hui, on parle de contrats, de trucs lourds, de trente ans de collaboration entre nous, d’artistes majeurs. Et je commence à les effaroucher : j’ai le pouvoir de tout remettre en cause. Donc en face, on sécurise ! Ce qui est aussi détestable, c’est le paternalisme, ceux qui écrivent « ton papa » ! J’ai passé l’âge. Ou ceux qui annoncent : « Je viens te voir comme ma fille ». On écarte.

 

Propos recueillis par Véronique Mortaigne