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Guitariste amateur ou trafiquant de bois exotique ?

Palissandre de Rio, ébène de Madagascar, grenadille de Tanzanie, pernambouc du Brésil… des essences protégées mais nécessaires à la fabrication de certains instruments de musique. Face aux restrictions sur le commerce de ces bois, les fabricants veulent défendre la circulation des instruments tout en prônant un mode de production écoresponsable. 

 

© Franck Chérubin

Imaginons que j’aille en Californie pour l’anniversaire de ma tante, une contrebassiste de free jazz. C’est son mari, un luthier américain, qui organise la fête. J’ai prévu un cadeau : un archet de maître acheté à la brocante de Mirecourt. J’en profite pour emporter ma guitare préférée, une vieille espagnole aux reflets carmin. Mon passeport est réglé au diapason, il n’y aura pas de fausse note. Mais, à la douane américaine, un ténor en uniforme alpague mes bagages. Et m’emmène illico dans sa loge. Là, ma valise est éventrée. L’archet, déballé sans bémol. Ma guitare, ses éclisses, son fonds, son manche, ses sillets, ses touches, étudiés à la loupe. Stupeur et tremblements, qu’ai-je encore fait ? Et puis la question fatidique : « Sir, êtes-vous certain d’être en règle avec la Convention de Washington de 1973 ? Autrement dit, la CITES - Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvage menacées d’extinction. Je m’offusque. Moi, un trafiquant ? Car sans le savoir, en voyageant avec ces instruments de musique, j’ai illégalement importé du palissandre de Rio, de l’ébène de Madagascar, du grenadille de Tanzanie, et du pernambouc du Brésil. Des essences gravement menacées par la déforestation, classées ces vingt dernières années à l’inventaire de la CITES qui en régule la possession, le transport et le commerce. Or, je n’ai ni permis, ni certificat, ni facture ; documents exigés par la réglementation internationale. Accusé d’avoir enfreint les annexes I et II de la CITES, je risque des amendes très importantes et la confiscation de mes biens. Et qui sait, la prison ?

 

« On peut faire de très belles guitares en érable »

© Fanny Reyre Menard
Alto en cours de montage : cheville, cordier et mentonnière en palissandre

Ne tirez pas sur le pianiste : cette sonatine bureaucratique ne risque pas de vous arriver lors de vos prochaines vacances. Il faudrait vraiment raisonner comme un tambour pour confondre un guitariste amateur avec un trafiquant de bois exotique. Et puis votre oncle luthier d’Amérique vous aurait probablement mis en garde ! Car ces professions, en particulier les artisans d’art, sont de plus en plus impactées par les règles douanières de la Convention de Washington qui réunit 182 pays de la planète. Occasion d’une prise de conscience environnementale dans le monde de la lutherie, en participant à des programmes de préservation des espèces. « Les bois exotiques sont très durs, avec un grain fin et des teintes sombres. Dans mon secteur, ces qualités se sont imposées au milieu du XIXème siècle lors de l’invention de la guitare moderne en Espagne. Le palissandre de Rio « Dalbergia nigra » est particulièrement beau, docile, résistant. Il absorbe et renvoie parfaitement le son. Et il n’a pas vraiment d’équivalent pour les jeux de fond et éclisses. » explique Franck Chérubin, un luthier de guitare dans le Finistère très investi dans l’évolution écologique de sonmétier. « En termes de volume, il était surtout consommé par l’ébénisterie de luxe, ce qui a provoqué sa disparition en quelques décennies. Donc son commerce est strictement interdit depuis 1992, y compris pour les instruments de musique contenant ce bois. Et même s’il reste des stocks, autant dire que les prix ont grimpé en flèche et que des trafics sont apparus. Aujourd’hui, d’autres espèces de palissandre sont concernées. Nous devons donc nous adapter et sensibiliser les musiciens les plus exigeants. On peut d’ailleurs faire de très belles guitares en érable ! », conclut-il.

 

Certificat d’Instrument de Musique

Ma vieille espagnole contient justement quelques centaines de grammes de palissandre de Rio. Et des touches en ivoire d’éléphant d’Asie « Elephas Maximus », espèce également classée dans l’annexe I de la CITES. Pour passer la douane avec ma gratte sans être alpagué, j’aurai préalablement dû demander une sorte de passeport auprès de l’administration : un Certificat d’Instrument de Musique - CIM. Une procédure fastidieuse, rendue encore plus restrictive depuis une décision contestée de 2017 qui étend la liste des espèces végétales et animales inscrites aux annexes I et II de la Convention, sous forme brute ou sous la forme d’instrument fini.

© Laurent Védrine
Fabrication d'un archet en pernambouc dans l'atelier d'Arthur Dubroca

Dans son atelier parisien, l’archetier Arthur Dubroca manipule une planche de pernambouc « Caesalpinia echinata », un matériau inégalé selon ces artisans d’art.  « Il ne pousse que dans les forêts mixtes du nord-est du Brésil, là où la pression de l’agriculture intensive et l’industrie papetière est critique. Sans parler de l’industrie du meuble de luxe en Asie, qui génère toujours des coupes illégales…Or, on ne peut pas le cultiver en monoculture comme dans une plantation, car il a besoin d’un couvert forestier dense et varié pour pousser droit », raconte celui qui s’est rendu plusieurs fois au Brésil dans le cadre du programme IPCI - Initiative internationale pour la conservation du pernambouc. Occasion rêvée de voir de grands individus sur pied, pour cet archetier qui rappelle qu’il utilisera tout au plus un seul arbre tout au long de sa vie professionnelle. « Depuis son classement par la CITES en 2007, l’approvisionnement en pernambouc est devenu extrêmement compliqué. C’est surtout très handicapant en fabrication, notamment pour les débutants, qui ne parviennent pas à se constituer un stock. Heureusement, les archetiers du monde entier réunis au sein de l’IPCI avaient pris les devants dès 2000, en favorisant la replantation de 500 000 arbres ces vingt dernières années. Nous travaillons de concert avec des ONG locales, des sylviculteurs et l’IBAMA, l’équivalent brésilien de l’ONF. Aujourd’hui, nous attendons de pouvoir les récolter, afin de créer une filière écoresponsable labellisée. Mais peut-être est-il encore un peu trop tôt, car il faut en principe attendre une trentaine d’années… ».

 

« La circulation des instruments de musique est un bien pour l’humanité »

© Michaël Jousserand
Pépinière de granadille en Tanzanie

Fanny Reyre-Ménard, artisan d’art exerçant à Nantes, est luthière de violons et autres instruments à cordes frottées. Elle s’est personnellement impliquée dans les derniers rounds de négociation internationale de la CITES, qui réunit 182 pays. « Avec nos collègues européens et la communauté musicale internationale, nous avons porté un plaidoyer à Bruxelles pour que les instruments finis soient sortis de l’annexe II de la CITES, où ils étaient rentrés de façon drastique en septembre 2017. L’Union européenne va ainsi porter la voix des professionnels (luthiers, musiciens, structures musicales) du monde entier lors de la réunion finale d’un cycle de trois qui aura lieu le mois prochain à Genève (ndlr : cette réunion prévue en mai à Colombo avait été annulée en raison de la vague d’attentats au Sri Lanka). C’est une grande première qu’on se parle tous, et la preuve que nous pouvons agir sur les enjeux environnementaux tout en préservant nos savoir-faire », se félicite-t-elle. « Cela n’a pas été facile, car les ONG de protection de l’environnement sont très influentes à Bruxelles. Il a fallu se battre pour faire passer le message que la circulation des instruments de musique est un bien pour l’humanité ! »

 

« Créer une filière d’instruments équitables »

© Franck Chérubin

Si les luthiers ont bon espoir de se faire entendre, l’assouplissement attendu risque déjà d’être détourné. Des trafiquants pourraient par exemple exporter des tambours et autres marimbas, qui ne seraient en fait que de vulgaires troncs d’arbres évidés, prêts à être découpés en planches. Confiante, mais critique sur les effets collatéraux de la législation, Fanny Reyre-Ménard rappelle que des trafics existent toujours. Et que les luthiers du monde entier ne consomment qu’une part infime de ces ressources. « Je crois que l’objectif, dans les cinq ans à venir, est de créer une véritable filière d’instruments équitables. Pour cela, nous devons nous intéresser à l’écosystème global qui nous permet d’utiliser ces matériaux. Et en premier lieu, l’humain. Car il y a là-bas des communautés villageoises qui sont les premières impactées par la déforestation, qu’elles y participent volontairement ou pas. Il faut créer du lien ! ».

Ainsi, il y a quelques mois, le clarinettiste français Michaël Josserand s’est rendu en Tanzanie avec son instrument fabriqué avec du bois de grenadille « Dalbergia melanoxylon ». Et dans le village où des cultivateurs prennent soin des plantations de cette espèce protégée, il a longuement joué pour les habitants. C’était la toute première fois qu’ils entendaient le son d’une clarinette.

 

Laurent Védrine

 


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