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Jean-Loup Dabadie, un homme de paroles

Jean-Loup Dabadie s’est envolé le 24 mai dernier mais, comme certains dieux hindous à multiples bras, il laisse une œuvre foisonnante, vaste comme un continent. Une œuvre unique où les écritures se rencontrent, se répondent, s’imbriquent. Une trajectoire exemplaire marquée par une blessure secrète.  Où l’on découvre que son père de cinéma Claude Sautet…ne vénérait pas la chanson.   

 

© Frederic Reglain/Gamma Rapho

Des chansons, des sketches, des pièces de théâtre, des romans, des scénarios, des dialogues de films. Ces différentes disciplines, Jean-Loup Dabadie les compartimentait. Mieux, pour lui, chacune fonctionnait comme le contrepoint des autres. « Signer les paroles d’une chanson pendant l’élaboration d’un scénario, insistait-il, c’est une récréation, ça me permet de m’aérer, de m’oxygéner les idées, pour mieux revenir au scénario avec un recul, une distance que j’avais parfois perdus. » Pourtant, ces différents axes, ces différentes lignes de fuite peuvent s’entremêler, à l’occasion. Quand Dabadie écrit pour la variété, le cinéma n’est jamais loin. Son seul titre pour Johnny Hallyday reste J’ai épousé une ombre, destiné au thriller de Robin Davis ; sa contribution au répertoire de Dalida s’ouvre et se referme avec Le Clan des Siciliens, unique adaptation chantée de ce thème iconique et lancinant, inspiré d’un prélude de Bach. Il existe ainsi au sein des archives Sacem un dépôt Dabadie-Morricone : le télescopage de deux mondes, comme si le cinéma de Claude Sautet tendait la main à celui de Sergio Leone.

 

Gabin devant les Pink Floyd

L’un des Everest de Dabadie avec et pour Polnareff est également né d’images, celles de Nadine Trintignant avec Ça n’arrive qu’aux autres, drame autobiographique sur la perte d’un enfant en bas âge. La chanson vivra autant sa vie dans le film qu’en dehors, par-delà l’écran.

 

Il y a enfin ce rendez-vous automnal avec la légende Jean Gabin, à l’instigation de l’éditeur Denis Bourgeois, désireux de faire enregistrer au « Vieux » une adaptation d’un titre anglais de Philip Green, rebaptisé Maintenant je sais. « Devant mes feuilles blanches, soulignait Dabadie, j’avais conscience que Gabin ne devait pas se caricaturer. Il fallait oublier le Gabin pontifiant des dernières années pour retrouver le jeune Gabin, victime de la fatalité, capable de mourir par amour. Quand la chanson a explosé au hit-parade d’Europe 1, il m’a passé un coup de fil inattendu : “Actuellement, je suis en quatrième place devant les Pink Floyd et Hallyday. Alors vis-à-vis de mes mômes, j’suis enfin quelqu’un !” »
Émouvante confession de la part d’un monstre sacré qui, au crépuscule de sa vie, renouait avec son premier métier : chanteur. Maintenant je sais peut d’ailleurs s’écouter comme un inventaire des thèmes d’élection que Jean-Loup Dabadie déploiera pendant un demi-siècle : la subjectivité de la mémoire, le temps des avant, les sentiments à l’heure des bilans.

 

Une création dans la création

Il y a encore un palier supplémentaire : quand Dabadie parolier prend le relais de Dabadie scénariste. Autrement dit, lorsqu’un film dont il est l’auteur requiert une chanson originale. Dans Courage fuyons d’Yves Robert, il offre à Catherine Deneuve une rengaine de cabaret qu’elle interprète en situation, The Lady from Amsterdam, sur une musique de Vladimir Cosma.

 

Même schéma pour Une belle fille comme moi de François Truffaut, où Bernadette Laffont doit créer une chanson portant le titre du film. Quelle doit être sa mission ? Qu’est-ce que son texte doit révéler du personnage, à ce stade précis du récit ?
Habitué jusqu’alors à recycler des titres existants (Le Tourbillon, Que reste-t-il de nos amours ?), Truffaut clarifie son attente à Dabadie (et à son compositeur Jacques Datin) dans une note éclairante : « Il ne s’agit pas de raconter le scénario dans la chanson mais elle devrait décrire et compléter le personnage de Camille : garce inconsciente, faussement naïve, tout cela avec des paroles moins anodines, plus audacieuses. La chanson arrivera après une heure et quart de film et, si Bernadette apparaît comme une petite fille en scène, le public sera déçu. Il faut continuer l’idée d’un personnage fort. Mes remarques ne sont pas dictées par des raisons de box-office mais si la chanson devient meilleure pour le film (et dans le film), elle sera également meilleure pour être diffusée en radio. »

 

Il faut enfin mentionner un film injustement oublié de Philippe de Broca, La Poudre d’escampette, dont le trio amoureux (Piccoli-Marlène Jobert-Michael York) préfigure celui de César et Rosalie. En 1942, les trois personnages improvisent un réveillon dans une maison à l’abandon, en plein désert libyen.
Sur le plateau, de Broca a tourné la séquence avec Le Temps des cerises en musique témoin. Dabadie et Michel Legrand y substituent un titre original, Un jour, loin d’ici. Ce que, par pudeur, le personnage de Marlène Jobert n’exprime pas avec des mots parlés, les mots chantés le font à sa place, par la voix de Victoria Riddle.
L’imparfait du texte donne le sentiment d’un regard rétrospectif : la chanson sonne au présent, les images au passé. « Nous étions comme trois figurines, qui s’animaient dans la vitrine. J’étais la danse, et toi la chance, et lui l’enfance ». Dans la filmographie dabadesque, c’est peut-être l’exemple le plus éclatant d’imbrication de deux écritures, comme une création dans la création, un scénario dans le scénario.

 

Ultime paradoxe

Cette trajectoire exemplaire d’auteur au pluriel camoufle néanmoins une petite dissonance, une blessure, « une défaite, souvent secrète » comme l’énonçait Dabadie lui-même. Claude Sautet, son père de cinéma, l’homme qui avait accepté de tourner son scénario des Choses de la vie, était un mélomane compulsif. Il vénérait Bach, le jazz moderne…mais pas la chanson.
C’est sans enthousiasme qu’il autorise Dabadie et le jeune Philippe Sarde, vingt-et-un ans, à mettre au point une version vocale du thème des Choses de la vie, La Chanson d’Hélène, un duo chanté (par Romy Schneider) et parlé (par Michel Piccoli). « Jean-Loup et Philippe travaillaient dans la variété, confessait Sautet en privé. Et ils voulaient profiter du film pour faire un tube ! » Circonspect face au résultat, agacé de voir un élément de son film lui échapper, Sautet ne mixera pas la chanson au générique de fin.

 

Cinquante ans plus tard, La Chanson d’Hélène a accédé au statut de classique objectif, sans cesse diffusée dès qu’il s’agit d’évoquer les années Sautet de Romy Schneider ou Piccoli. Ultime paradoxe, c’est la chanson de cinéma la plus célèbre de Dabadie… mais elle brille par son absence dans le film dont elle est issue.
 

 

L’auteur proposera également une chanson sur le prélude de César et Rosalie, Une maison sur la plage, uniquement enregistrée en anglais (A house by the sea, adaptation d’Hal Shaper). Il sera aussi question d’associer un texte (Dans le regard des femmes) à la mélodie de Vincent, François, Paul et les autres, à destination d’Yves Montand. Nouveau fiasco… Sans doute par lassitude, Dabadie renoncera à tenter de convaincre Sautet sur l’utilité d’une chanson, même hors-film.

 

À défaut, il prolongera avec Alain Goraguer le personnage de Paul de Vincent, François… via une déchirante Chanson de Paul, sur la solitude d’une dérive éthylique : « Ce soir, je bois ». Le même trio (complété par Patrick Goraguer) se reforme en 2002 pour d’ultimes retrouvailles avec Le Temps qui reste, équivalent pour Reggiani du Maintenant je sais de Gabin. « A défaut de chanter en mesure, racontait Dabadie, je savais que Serge pourrait parler en mesure, avec son espérance dans la désespérance, son humanité impatiente. »
Bouleversé par cette chanson sur un compte à rebours final, Jean Becker l’utilisera en épilogue de son film Deux jours à tuer, sollicitant, par souci d’homogénéité, le binôme Goraguer père et fils pour en composer la bande originale. Avec le recul, Le Temps qui reste tient de la quadrature du cercle : en 1967, avec Le Petit garçon, Reggiani avait été le premier interprète de Dabadie ; en 2002, Dabadie sera son dernier auteur.

 

Longtemps, à l’instar de ses confrères Francis Veber ou Danièle Thompson, le parolier-scénariste a caressé l’idée de traverser le miroir, en passant à la mise en scène avec un projet intitulé Forcing. A quoi aurait ressemblé une chanson de Dabadie dans un film écrit et réalisé par lui-même ? Cette question restera à jamais sans réponse… Il nous reste le souvenir d’un créateur solaire à l’esprit affûté, d’un franc-rieur qui, paradoxalement, savait mieux que personne trouver des mots justes pour poétiser un adieu : « L'histoire n'est plus à suivre / Et j'ai fermé le livre / Le soleil n'y entrera plus / Tu ne m'aimes plus. »

 

Stéphane Lerouge