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À la Guadeloupe, la renaissance d’une musique étouffée sous la période coloniale

Inscrit au patrimoine culturel mondial immatériel de l’humanité de l’UNESCO depuis 2014, le gwoka connaît un second souffle en Guadeloupe. Certains entretiennent la tradition de ce genre musical qui fait partie de l’identité culturelle de ce territoire français d’outre-mer. Reportage sur place de Julie Sebadelha.  

 

© Julie Sebadelha

 

Le gwoka garde une place importante sur l’île caribéenne. Cette musique fait partie de la vie et rythme le calendrier de la Guadeloupe. À chaque fête, son propre gwoka. Les rythmes diffèrent, qu’il s’agisse de la Toussaint, de Pâques ou de Noël par exemple. Il en est de même pour les plats qui accompagnent tel événement ou encore les tenues vestimentaires, ce qui selon certains font du gwoka une culture à part entière. Mais la pratique du gwoka ne se limite pas à ces quelques fêtes. « Tous les vendredis soir c’est Lewoz » explique Patrick Solvet, l’un des artisans du rayonnement du gwoka sur l’île. Ces soirées tirent leur nom d’un rythme à deux temps plutôt mélancolique du gwoka, soirées qui elles même doivent leur existence à une tradition lancée par les esclaves. Après une semaine de labeur, ces derniers se regroupaient pour chanter et danser au rythme des kas, nom donné aux tambours qui accompagnent le gwoka (gros ka en français).  À l’ère moderne, le samedi soir étant réservé à la sortie en discothèque, la tradition s’est reportée sur le vendredi soir.

 

 

« Pas de vie sans musique »

Electro, reggaeton, rap… Le gwoka détonne aujourd’hui au milieu de ces musiques contemporaines. Avec ses percussions, ses textes en créole et ses danses, cette musique traditionnelle se renouvelle depuis maintenant plusieurs années. D’après certaines estimations, ils seraient environ 40 000 pratiquants en Guadeloupe. Du haut de ses 54 ans, Patrick Solvet qui a contribué à l’inscription de ce genre musical au patrimoine culturel mondial immatériel de l’UNESCO avec Rèpriz, le centre des musiques et danses traditionnelles et populaires de Guadeloupe, communique son attachement à cette tradition en sillonnant l’île avec son camion, ses instruments et son savoir à transmettre.

 

© Julie Sebadelha

 

Pour connaître les origines du gwoka, il faut remonter à l’époque de l’esclavage au 17è siècle. Pour Patrick Solvet, « il n’y a pas de vie sans musique. Pas étonnant que ce genre musical soit né de génies créatifs africains mis en esclavage ». C’est la synthèse de rencontres entre l’Afrique, les Caraïbes et la Guadeloupe qui a créé le gwoka. Le « ka » est fabriqué à partir de « tonneaux, de peaux et d’un nouveau système de cordage » ; il remplace les instruments en bois que fabriquaient les Africains. La musique a été progressivement codifiée « avec l’arrivée des derniers esclaves africains, les Congos qui auraient ainsi développé le rythme mendi ». Thèse qui ne sera jamais confirmée faute d’une documentation suffisante. Toujours est-il, précise Patrick Solvet, qu’il « existe sept rythmes de gwoka avec lesquels on réalise des combinaisons rythmiques, et qui permettent de développer tout ce que l’on souhaite. »

 

« Une délivrance »

Jusqu’à la fin du 20è siècle, les Guadeloupéens ont continué de regarder le gwoka avec une certaine suspicion. « Ceux qui continuaient d’en jouer étaient appelés les vieux Nègres ». Comme une crainte tenace héritée de la période coloniale, à l’époque où les colons déconseillaient les rassemblements de tambours. « Les colons avaient remarqué que ce n’était pas qu’une musique, mais que cela signifiait beaucoup plus pour les Guadeloupéens » explique Patrick Solvet.

 

© Julie Sebadelha

 

Quelque chose a changé le 5 juin 1984. Ce jour-là, Marcel Lollia, maître incontesté du gwoka et un symbole en Guadeloupe, décède. « Sa disparition nous a permis de jouer », précise  Patrick Solvet. Comme si cette musique avait porté la mémoire des moments les plus sombres de l‘histoire de l’île. Lors des obsèques, c’est le père Cherubin, connu pour avoir pris ses distances avec l’Église, qui mène l’office. Une vingtaine de tambours résonnent pendant la cérémonie.  « C’était une délivrance ; personne ne nous imposait de ne pas jouer. C’est comme si nous avions fait sauter les barrières. »

 

Une musique née des ancêtres

Alors que la pratique du gwoka était réservée aux hommes, les femmes à leur tour se sont mises à jouer. Un festival est créé qui existe depuis maintenant plus de trente ans. La mort de Marcel Lollia a été un moyen de rassembler les Guadeloupéens autour de cette musique qui leur est propre, née de leurs ancêtres. « Pour faire vivre le tambour à la Guadeloupe, il jouait partout. On essaye de faire perdurer ça pour que les jeunes n’oublient pas. »  Même s’il existe encore des zones d’ombre dans l’histoire du gwoka, Patrick Solvet met tout en œuvre pour « pérenniser ce que nous sommes, servir de relais et profiter de ce que j’ai appris à l’école pour le léguer à la nouvelle génération » en jouant lui-même du gwoka un peu partout sur l’île. Et aussi au-delà grâce à l’inscription au patrimoine culturel immatériel de l’humanité qui permet à ces musiques, chants et danses de rayonner.

 

© Julie Sebadelha

 

Ses rêves ? Créer un jour férié le 5 juin en l’honneur de Marcel Lollia, une fête de la musique autour du gwoka avec « des écoles qui jouent, des gens qui exposent, des conférences, des pièces de théâtre.  Pour asseoir notre mémoire et ce que nous sommes à travers le gwoka. »

 

 

 

Julie Sebadelha.

 


 

Relève assurée

 

Ydriss Bonalair est la preuve que les jeunes s’intéressent au gwoka. Du haut de ses 15 ans, le jeune Guadeloupéen a remporté la 14e édition du Défi Lycéen, un concours de chant inter-lycées rassemblant les jeunes de toute la Caraïbe. « Il fallait présenter un chant traditionnel et j’avais pris le gwoka : c’est notre culture » explique-t-il.

 

 

L’adolescent chante depuis l’âge de sept ans mais la rencontre avec cette identité culturelle est arrivée plus tard, « et par hasard ». « J’en ai toujours entendu parlé depuis que je suis petit, je savais que c’était un genre guadeloupéen culturel. Mais j’avais des amis autour de moi qui me disaient que c’était la musique du nègre. » C’est en 2016, lors d’une prestation avec l’association Libèté que la synergie se crée et que le jeune s’ouvre à son histoire. « J’ai appris que le gwoka est né au temps de l’esclavage. C’était une façon pour les esclaves de s’exprimer, de se lâcher. Même à travers les Maîtres ka d’aujourd’hui, on entend la souffrance dans leur voix. » Son amour pour le gwoka est arrivé plus récemment. « Ce qui m’a plu ? La beauté des vers, les paroles crues. Mais aussi au niveau du rythme, c’est un autre univers de ce qu’on a l’habitude d’entendre. Je me sens obligé d’aimer ce style qui est propre à nous, aux Guadeloupéens, à notre identité. C’est notre patrimoine et c’est très important pour moi. » La jeunesse, souvent critiquée, montre qu’elle aussi est capable d’être fière, de soutenir et de se donner pour partager son identité culturelle.