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Le maloya se conjugue au féminin

 

Et si le maloya se conjuguait au féminin ? Musique percussive, héritée des esclaves, cette bande-son de l’île de La Réunion, dont le chef de file reste Danyèl Waro, se trouve, aujourd’hui, porté par la voix des femmes. En direct depuis ce petit caillou de l’océan Indien, nous avons interrogé quatre de ses héroïnes, parmi une multitude d’autres créatrices. Avec leur sensibilité respective, Françoise Guimbert, Christine Salem, Maya Kamaty et Kaloune racontent leurs parcours, les difficultés qu’elles ont pu rencontrer, etc.

Une ode féminine et non exhaustive au maloya.

 

Au milieu de l’océan Indien, un petit caillou volcanique chaloupe aux battement sourds des tambours ternaires, des kayambs, ces radeaux de graines secouées, des chants en question-réponse qui portent en leur chœur les aventures et les tragédies insulaires. Après une histoire chaotique, des mises sous silence successives par les autorités pour suspicion de sorcellerie ou affiliation avec le Parti Communiste – entre autres –, le maloya, bande-son endémique de l’île de La Réunion, héritée des esclaves, libère ses voix depuis une trentaine d’années. Ses hérauts, militants, inventeurs d’une poésie créole aux couleurs vives, s’appellent Danyèl Waro, Alain Péters, Gramoun Lélé, Firmin Viry, Zanmari Baré, etc. Parmi leurs chants, ceux des femmes s’élèvent. Forts. Puissants. Ces égéries se nomment Nathalie Natiembé, créatrice d’un maloya-rock écorché-vif ; Ann O’Aro et son maloya à fleur de peau, par lequel elle réinvente son corps blessé ; Simangavole avec leur « Maloya Manièr Fanm » de guerrières. Il y a la sauvage Christine Salem, à la voix tellurique ; la poétique et clownesque Kaloune ; la porteuse d’histoire Maya Kamaty ; la chroniqueuse Françoise Guimbert. Et c’est par ces quatre dernières que nous dirons cette histoire, forcément non exhaustive : celle d’un maloya au féminin.

 

Le maloya se conjugue au féminin
© DR

La naissance des vocations

Dès l’origine, l’itinéraire respectif de ces quatre femmes emprunte des voies distinctes. Aux côtés de son père, le charismatique Gilbert Pounia, leader de Ziskakan, l’un des groupes culte de l’île, Maya Kamaty, 33 ans, grandit, baignée de musique et des mots de sa mère, conteuse. À l’enfance, elle balbutie ses premiers rythmes maloya, issus des Servis Kabaré*1 de l’Est de son île. Pour Christine Salem, l’initiation s’effectue au pied des immeubles des Camélias, son quartier « ghetto » de Saint-Denis, le chef-lieu. Avec les « grands frères » du quartier, dans leur local, leur QG, cette « petite sœur » à l’énergie sauvage, découvre pêle-mêle le hard-rock, Cabrel, Brassens, Maxime le Forestier… et les tambours du maloya. Chez Kaloune, 33 ans, la musique scande l’enfance – « Comme dans toute bonne famille créole, elle accompagnait le ménage, la vaisselle, le nettoyage du linge… ». Surtout, dans l’Est de l’île, recouvert de champs de cannes, éloigné des sentiers touristiques, sa grande famille organise régulièrement des Servis Kabaré. Parmi les « ombiasy », les officiants, Kaloune observe de nombreuses femmes. L’école de musique de Françoise Guimbert, 74 ans, émerge, quant à elle, dans la cour de la maison, avec les « papas, les mamans, les tatas, réunis autour d’un carnet de chansons, Chantons tous. » En trois notes, ses souvenirs affleurent : « Pour les fêtes, on allait dans une salle verte*2, en haut de la Rivière des Roches. Ces messieurs dansaient torses nus et ces mesdames faisaient tournoyer leurs robes frisées. A cette époque, le maloya se jouait caché. Je l’entendais de manière intermittente, inconsciente. Un jour, je suis retombée dessus par hasard, à la TV en noir et blanc. J’ai su que je lui consacrerais ma vie ».

 

 

Leurs illustres aînées

Y’avait-il des femmes de référence, illustres aînées, dans leurs itinéraires ? Françoise mentionne Benoîte Boularde (1927-1985), grande prêtresse du séga. Maya, elle, suit les traces de la ségatière Michou, de Françoise Guimbert, de la chanteuse et percussionniste Leila Negrau… Ou encore de Célimène Gaudieux, chanteuse et poétesse du XIXe siècle, aubergiste à la Saline, station balnéaire de l’Ouest de l’île, muse de la culture populaire. Parmi sa constellation de femmes célèbres, Maya réveille aussi Grand-Mère Kal, personnage de légende, figure de sorcière qui la fascinait et la terrorisait, petite, lorsqu’elle surgissait dans les forêts de la Plaine des Palmistes, au cœur de son île, où elle résidait. Kaloune, elle, évoque avec tendresse Émilienne, une chanteuse de maloya de Paniandy, bourgade de l’Est. « A Bras-Panon, ma ville, sorte de Soweto de La Réunion, bastion d’une résistance forte et drue, j’étais fascinée par ces femmes de ma famille qui officiaient dans les cérémonies. Leurs mouvements de corps incarnaient toute la poésie de leurs chants. Ma grande source d’inspiration reste ces ‘matantes’, en rangs d’oignon, qui rigolaient, chantaient, battaient des mains… » Enfin, un crew-maloya de cinq femmes, Simangavole, réveille, à l’adolescence, son féminisme : «  Quand elles chantaient : ‘quand ou plèr, mi plèr ossi (…) sa mon rasin mon qualité’, ça me galvanisait ! Quelle claque ! Elles portaient notre parole de femme ! »

 

 

 

L’absence des femmes dans la tradition

Car à l’instar de nombreuses musiques traditionnelles, le maloya des cérémonies n’accueille guère de femmes en son sein. Ce déséquilibre, Maya l’observe sur le tard : « Au final, très peu de filles avaient leur place dans cette musique. Interdits où habitudes bien ancrées ? Les femmes étaient reléguées aux petits instruments – triangle, kayamb, chœurs… » Un constat encore, en partie, valable aujourd’hui : « En Servis Kabaré, la file d’attente derrière le roulèr*3 se compose exclusivement de garçons. Ils jouent à qui tape le plus fort… En gros, à qui a la plus grosse... Et nous, on se pète la voix au chant », ironise-t-elle. Kaloune, qui a noté ce partage des rôles bien défini, émet son hypothèse : « La position physique, à califourchon sur le roulèr, symbole de virilité, pourrait représenter une sorte de canal pour décharger son énergie masculine… J’imagine qu’il doit y avoir une sorte de compensation par rapport à la position de l’homme réunionnais dans la société, fragilisé par l’esclavage, la départementalisation, éloigné du pouvoir domestique à la maison... » Pionnière du maloya, Françoise ne questionne pas vraiment cette absence : « C’était pas dans les mentalités : on n’y songeait pas. Les femmes étaient reléguées à la maison. Et puis, le maloya, à l’époque, avait mauvaise réputation : une musique pour faire monter la mayonnaise, attiser les colères, semer la zizanie, critiquer le pouvoir… » Dès ses premières notes, Christine la combattante forge ses armes : « J’étais un vrai garçon manqué. Je n’hésitais pas à me bagarrer avec les garçons. J’avais ce regard très particulier. J’étais méfiante. Farouche. Avec mon charisme, je m’imposais. » Surtout, comme elle le rappelle, à l’époque où elle commence la musique, le maloya, musique militante, bande-son des communistes, a besoin de porte-voix : « On devait grossir les rangs. Alors, hommes ou femmes, au final, on était tous bienvenus. »

 

 

Et dans le milieu professionnel ?

De ferventes amoureuses du maloya, ces quatre femmes deviennent professionnelles. Christine délaisse son métier d’animatrice de centres de loisirs, à 41 ans, pour se consacrer au chant. Françoise Guimbert quitte la dame fortunée chez qui elle travaille pour ambiancer, en musique, les quatre coins de l’île. Kaloune abandonne l’Éducation Nationale pour se consacrer à sa poésie sur scène. Et Maya emboîte le pas de son père. Avec la professionnalisation, surgissent d’autres problématiques. Sur ses sources d’inspiration, Kaloune remarque : « Dans les secteurs professionnels, ces ‘matantes’, si présentes dans les cérémonies, disparaissent de la circulation. Si l’on est femme et/ou noire, c’est compliqué de se lancer dans le secteur musical, aléatoire économiquement… Dans mon cas, femme et noire, j’ai toujours cette impression que lorsqu’on veut parler au ‘responsable du projet’, on regarde derrière moi, s’il n’y a pas quelqu’un d’autres, genre un mec blanc, plus âgé… ». Maya, elle aussi, a dû faire face à certaines difficultés qu’elle impute à son genre : «  Première femme à avoir remporté le prix Alain Peters, j’ai tout de suite dû me frotter aux ladi lafé*4 : j’avais été pistonnée, comme fille de, etc. Comme si une femme ne pouvait pas réussir par elle-même, avec son seul travail et son talent. » Pour Françoise et Christine, en revanche, leur statut de femme n’a rien changé. Elles se sont imposé, et affirment avoir su trouver leur langage.

 

 

Chacune sa route

Car chacune des quatre choisit sa voie « maloya » : transformer les racines brutes pour inventer sa propre création, contemporaine et fidèle à son image. Toute sa vie, Françoise Guimbert n’a eu de cesse de croquer le quotidien de ses pairs, avec humour et tendresse. Maya, elle, se contente parfois de suggérer le maloya – épures rythmiques, stylisées, poésies créoles, sur lesquelles elle déroule ses contes, ses imaginaires et ses légendes. Avec trois autres complices, elle a créé le groupe 100% féminin, Les Bringelles (soit les « aubergines », dont l’émoji désigne le sexe masculin), au maloya globe-trotter, gonflé des sons du monde. Kaloune, elle, travaille sur l’oralité, la poésie, et l’héritage africain, remixé sur de l’électro. La spirituelle Christine, enfin, ouvre son maloya au blues, aux spirituals, aux héritages séculaires, avec un solide cœur maloya : « Cette musique, qui appelle les esprits, fait partie de mon sang. Son côté vibratoire me procure des émotions intenses, qui me transportent. Le maloya m’apporte beaucoup énergétiquement : un médicament qui guérit l’âme et apporte la paix intérieure. »

Le maloya s’impose comme  la bande-son ou le médicament d’une île, dans lesquelles les femmes jouent aujourd’hui leurs partitions. D’ailleurs, les générations à venir se révèlent plus prometteuses encore. Maya et Kaloune l’affirment : « Aujourd’hui, il y a tout un tas de petites meufs qui jouent hyper bien du roulèr, et s’emparent du maloya, sans aucun complexe. ». Kaloune s’en réjouit : « Dans les rituels, les cérémonies, sur scène, il faut, pour le maloya, une énergie féminine et masculine. Pour un meilleur équilibre. Pour l’harmonie » Parmi les pionnières du maloya, Françoise Guimbert s’enthousiasme : « Les femmes confèrent  des couleurs particulières, des grains de poésie au maloya traditionnels. Elles le réinventent. Pour moi, le futur de cette musique se joue à travers elles… »

 

 

 

Anne-Laure Lemancel

 

*1 : Des cérémonies en hommage aux ancêtres, héritées, entre autre, des esclaves malgaches.

*2 : Une salle construite dans une cour, à partir d’une structure de bois – choka, bambou, encens – recouverte de feuilles de cocotiers ou de palmes. La salle verte sert aux baptêmes, aux communions, aux mariages.

*3 : Le plus gros instrument du maloya, un tambour sur lequel on grimpe à califourchon et qui assure les fondations rythmiques.

*4 : Les racontars