Notre
Blog

Le rap n’est pas l’enfer des femmes

C’était il y a 20 ans, la sortie de deux albums de rap signés par des femmes, le premier album de Diam’s et le premier tube de Lady Laistee. 20 ans plus tard, le rap est le genre musical le plus écouté sur les plateformes de streaming. Dans un milieu qui reste dominé par la gente masculine, les rappeuses font de plus en plus entendre leur voix et réfutent les caricatures… 

 

madame_rap_680.jpg

 

Eloïse Bouton a fondé Madame Rap, « premier média en France dédié aux femmes dans le hip hop » en janvier 2016, « parce que le silence, de mise dans les médias traditionnels, sans doute par paresse, ne reflétait en rien l’activité des femmes dans le rap. Or, il y a un sacré vivier », mais peu accompagné d’un point de vue artistique.
Dans l’édito qui ouvre le site, la jeune journaliste, « féministe et fan de hip hop », explique : « Sur fond de racisme latent, de mépris ou d'ignorance de cette culture, la société nous apprend que le rap est la pire des musiques pour les femmes… Il ne s’agit pas d’être dans le déni en prétendant que tout va bien. Entre 22% et 37% des paroles de rap sont misogynes et 67% objectivent sexuellement les femmes »..

 

Emmanuelle Carinos, normalienne et auteure d’une thèse de doctorat (Paris 8) intitulée « Violence esthétique et violence politique : le cas du rap français » explique : « On a tendance à stigmatiser le rap, on voit davantage le sexisme dans les classes populaires et les personnes issues de l’immigration postcoloniale que dans la bourgeoisie blanche. Sûrement parce qu’elle ne s’exprime pas de la même manière, mais la violence est présente à part égale ».

 

Et de citer Michel Sardou et Pierre Delanoë qui écrivaient en 1973 : « J'ai envie de violer des femmes/De les forcer à m'admirer/Envie de boire toutes leurs larmes/Et de disparaître en fumée ». Trop souvent cité hors contexte (« Quand j'ai bu plus que d'habitude/Me vient la faim d'un carnassier/L'envie d'éclater une banque/De me crucifier le caissier/D'emporter tout l'or qui me manque/Et de disparaître en fumée », écrivent plus haut les auteurs dans Les villes de grandes solitudes), ces vers sont un exemple de ce qu’il ne faudrait pas faire avec le rap : prendre des petites phrases qui arrangent quand on veut le caricaturer.  

 

Le rap souffre de clichés tenaces

Eloise Bouton
Eloïse Bouton © Cyrille Choupas

Le rap use de codes sans détours et sans fioritures, selon Eloïse Bouton. « Les autres styles musicaux produisent un sexisme plus mainstream et pernicieux, presque indécelable et surtout beaucoup mieux accepté ».

 

A l’instar de l’hebdomadaire Marianne qui recensait dans son édition du 29 décembre 2018, ces chansons « qu’on n’oserait plus chanter », parce que provocantes, corrosives, mais aussi extrêmement sexistes, Madame Rap a passé au crible quelques décennies de chansons, et de rock. Epinglés dans les deux cas, Georges Brassens, Jacques Brel, Serge Gainsbourg, Michel Sardou, Johnny Hallyday, Springsteen, Lennon etc.

 

Fémicides et incestes encouragés, dénigrements et infériorisation systématiques, « ce qui prouve bien que ce n’est pas le rap qui est sexiste, mais la société en général », poursuit Eloïse Bouton. Le rap souffre de clichés tenaces : non blanc, issu des quartiers, homophobe, insultant pour les femmes. Il suffit d’écouter Kendrick Lamar ou Common aux Etats-Unis ou Oxmo Puccino ou Georgio en France pour voir que bien d’autres formes d’expressions rap sont vivantes ».
Madame Rap a donc recensé trente morceaux rap qui « rendent hommage aux femmes », de IAM à Drake, de Jay Z à Nekfeu.

 

Une société française moraliste et coincée

Anne Cibron fut la première femme à manager des rappers, une activité qu’elle a débuté il y a dix-sept ans, en accompagnant les premiers pas de Booba.
A la tête de la société de management Louve (Booba, Orelsan, Dani Synthé…) et de deux labels fondés avec Booba (92i pour le rap et 7 Corp pour la variété), elle est aujourd’hui la « boss » du business rap.
« Je n’ai jamais douté du second degré des paroles de mes artistes, de leur talent à construire de métaphores, de la poésie. J’aime le rap, car j’aime l’art brut, l’énergie brute, la mise en cause du système. J’aime les gens rugueux, les Clash, les Sex Pistols, tous ceux qui sortent de la matrice. Dire que Booba est misogyne est faux, ce que je vois dans les concerts, c’est qu’il révèle aux filles la part guerrière qu’elles ont en elles. Il faut absolument cesser d’analyser le rap sur des clichés ».

 

La faute de la société française, « moraliste et coincée » qui refuse d’évoquer la sexualité des femmes selon Eloïse Bouton et la faute aussi de « la méritocratie et des privilèges » qui épinglent systématiquement le rap ajoute Anne Cibron. Dans ces conditions, être rappeuse n’est pas une sinécure résume la manageuse.
Si les Afro-américaines arrivent à faire exploser les cadres, « ici, c’est compliqué. Les femmes sont aussi peu nombreuses dans le rap qu’ailleurs. Je signe très peu de femmes, car elles s’auto-formatent. Elles sont obsédées par ce qu’on attend d’elles. Elles oscillent donc entre l’autocensure et un système de protection agressif parfois compliqué à gérer. Quelle artiste met les problèmes des femmes sur le tapis aujourd’hui ? Moi, j’aime Frida Khalo, Catherine Deneuve et Rihanna, elles sont libres. »

 

« Diam’s a brisé la malédiction »

 

Shay, l’une des trois rappeuses françaises, avec Diam’s et Keny Arkana, à avoir été Disque d’or, avait rejoint les rangs 92i. Elle en est partie en 2017, après la parution de Jolie Garce et friction avec Booba et son équipe.
Posture sexy, loubarde, « bandit qui marche en talons aiguilles », la rappeuse bruxelloise, nièce de Youssoupha, partage les thèmes de ses chansons avec ses confrères trash : sexe, drogue, argent, business. Très vite, d’incontrôlables « badbuzz » relatifs à sa vie privée la clouent au pilori sur les réseaux sociaux. Après une collaboration avec Jul, elle prépare son deuxième album.  

 

La reine de 2018, ce fut Aya Nakamura, dont le titre Djadja a généré près de 250 millions de vues. Mais pas question pour cette jeune franco-malienne de se définir comme rappeuse.
Elle est, dit-elle « pop », récusant au passage la catégorie « musique urbaine » dans laquelle on enfourne les musiques en vogue, ces mélanges de chanson, de zouk, de trap, de rap, de Rn’B.

 

L’étiquette fait-elle peur ?
Première rappeuse française à vendre des disques, Lady Laistee a fait sortir les femmes de leur rôle d’accompagnement, des featurings décoratifs. Son album, Black Mama, paru en 1999, est porté par un succès Et Si…, titre dédié à son frère, assassiné par balles.

 

« A l’époque, le rap pour une fille, c’était comme le Sénat », un Everest. « Et puis Diam’s va briser la malédiction avec Brut de femme en 2003, selon Olivier Cachin, écrivain et journaliste spécialiste de la culture hip-hop. Avec Dans ma bulle en 2006, elle rejoint le bataillon jusqu’alors entièrement masculin des très gros vendeurs, IAM, Suprême NTM, Solaar, avec plus de huit cent mille exemplaires écoulés ».
Anticonformiste, hors des canons de beauté en cours, Diam’s s’écarte totalement du modèle des « bitches » et des clichés sexués.

 

Parallèlement, la Guadeloupéenne underground Casey et la Marseillaise indignée Kenny Arkana vont pratiquer un rap conscient.
Ces deux-là sont rebelles, allergiques aux medias et peu amènes avec les réseaux sociaux. Quand Keny Arkana publie en 2006 l’abrasif Entre ciment et Belle étoile, l’Express la compare à un « pitbull ». Elle se fâche.

 

 

Le rap reste « gorgé de testostérone »

 

Le twerk, la provoc vue du fessier, ne sont pas inscrits dans les gênes de la culture hip hop.
Ce fut, explique Eloïse Bouton, une tendance. « Dans les années 1980-1990, le groupe NWA a largement participé à la glorification de cette imagerie caricaturale et de la vie de « thug » avec grosses caisses tunées, filles à poil asservies, culte de l’argent, ego trip et hyper-virilité exacerbée… Aux Etats-Unis, des rappeuses hard-core ont explosé dans les années 1990, des femmes noires qui revendiquent leur sexualité très crûment. Et puis beaucoup ont porté un message ouvertement féministe et émancipatoire : Queen Latifah, Missy Elliott, Lauryn Hill, et aujourd’hui Nicki Minaj et Cardi B ».

 

Reste que le milieu du rap reste « gorgé de testostérone », selon Olivier Cachin. D’ailleurs le public rap, masculin et féminin, est-il prêt à accepter des artistes filles ? ».  
Le circuit de production du rap devra répondre à cette question. À 37 ans, Pauline Duarte vient de prendre chez Universal la tête de la déclinaison française de Def Jam Recordings, label qui a accompagné la carrière de Rihanna ou de Kanie West à l’international, de Kaaris ou d’Alonzo.
Première femme à la tête d’un label de rap en France, Pauline Duarte est d’origine cap-Verdienne, et a grandi à Sarcelle aux côtés de son frère Stomy Bugsy, cofondateur avec Passi en 1992 du Ministère A.M.E.R. On prête à Pauline Duarte un caractère bien trempé, arme féminine nécessaire dans la matière musclée du rap.

 

Véronique Mortaigne