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Manu Dibango à la Fabrique culturelle : « Où classer un musicien africain dans les rayons des disquaires ? »

C’est une foisonnante exposition Paris-Londres - Music migrations (1962-1989) qui se tient actuellement au Palais de la Porte Dorée, à Paris. Elle explore les liens entre l’immigration et la musique dans les deux capitales européennes au lendemain des empires coloniaux. Dans un entretien avec la Fabrique culturelle, le saxophoniste camerounais Manu Dibango qui célèbre ses 60 ans de carrière avec une série de concerts, raconte sa propre traversée musicale de cette époque-là.

 

© Thomas Bartel

 

L’exposition Paris-Londres débute en 1962. Où êtes-vous cette année-là ?

Je suis à Léopoldville, qu’on appelle Kinshasa maintenant. Je joue au sein de l’un des plus grands orchestres du Congo Belge, l’African Jazz dirigé par le chef d’orchestre Joseph Kabasele. J’ai enregistré de nombreux disques avec eux en 1961/1962 qui ont eu beaucoup de succès.

 


Indépence Chacha - Joseph Kabasele et l'African Jazz

 

Après un passage par votre pays d’origine, le Cameroun, vous revenez en France en 1964. Quelle place fait-on alors aux musiques africaines à Paris ?

Il n’y a pas encore de place pour les musiques africaines ! Il y a des musiques périphériques, le Brésil, Cuba, les Antilles. Mais les Africains du premier cru n’étaient pas là pour la musique. C’étaient des étudiants qui repartaient dans leurs pays. Il y avait des ballets nationaux qui venaient faire des démonstrations, mais il n’y avait pas d’assise. Tous les musiciens étaient encore en Afrique. Même si on envoyait des disques africains en France pour qu’ils soient pressés, ils ne sortaient pas, sauf en import.

 

Vous jouez alors dans les clubs de jazz, vous écumez les cabarets, les bals. Vous devenez aussi le chef d’orchestre de Nino Ferrer, pour lequel vous êtes organiste puis saxophoniste. Et puis en 1972, vous composez Soul Makossa.

C’est la clé ! J’ai enregistré beaucoup de disques, mais c’est avec celui-ci que le succès est arrivé. J’étais dans l’antichambre depuis un certain temps, et puis ça vient toujours quand on ne s’y attend pas. Ce n’est pas vous qui faites un tube, c’est le public. J’ai composé un hymne pour la 8e Coupe d’Afrique des Nations de football, qui se déroulait au Cameroun et qu’on a d’ailleurs perdue. On a sorti un 45 tours avec sur la face A, l’hymne de la coupe et sur la face B, il y avait ce titre.

 

 

Et cette chanson devient un tube mondial lorsque les Américains s’en emparent…

En effet, le ressenti a été très fort aux Etats-Unis. Les gens ne connaissaient pas le Cameroun, ne connaissaient pas ma langue, le douala. Avant d’aller là-bas, je recevais des coups de fils à trois heures du matin : « Monsieur, quelle langue parlez-vous ? C’est de quel pays ? » Ils cherchaient des écoles pour apprendre le douala. Il faut dire que c’était le moment où les Afro-américains recherchaient leurs racines. Soul Makossa correspondait à une certaine idée qu’ils se faisaient de l’Afrique. Ils auraient pu aller chercher des titres écrits par des Africains en Afrique, mais le filtre européen a fait que cette musique est autant occidentale qu’africaine. Cette synthèse « afro-européenne » correspondait plus à leur vision d’une Afrique sans Tarzan… (rires)

 

Soul Makossa est reprise par Michael Jackson, dans « Wanna be startin’ somethin’ », qui apparaît sur l’album Thriller. Comment l’apprenez-vous ?

Par hasard ! C’est une copine sénégalaise qui travaillait à l’ONU, et qui m’envoyait ses vœux. En 1983, elle me dit : « Bravo pour ta collaboration avec Michael Jackson ! » - « Ah, bon ? » Je cours chez un disquaire sur les Champs-Elysées pour acheter le disque. À la fin, j’entends Soul Makossa, sauf que le crédit n’est signalé nulle-part. Alors, avocats, justificatifs, Sacem, procès. Il a fini par reconnaître et nous avons trouvé un arrangement, mais au bout de trois ans, parce que c’est difficile de gagner avec les Américains.

 

Au milieu des années 1970, vous partez vivre à Abidjan, qui est alors la capitale musicale de l’Afrique de l’Ouest francophone. Vous devenez chef d’orchestre pour la Radio-Télévision ivoirienne.

Oui, mais à la suite de Soul Makossa, je suis resté deux ans aux Etats-Unis. C’était la vie américaine. Je travaillais avec l’orchestre portoricain « Fania All-stars ». Les latinos avaient aussi des racines africaines, et ils m’ont adopté. On a fait deux ans de tournée, j’étais même à Kinshasa lors du combat du siècle en 1974 [NDLR : Championnat du monde de boxe : Muhammad Ali contre George Foreman] avec l’orchestre de la Fania. C’était le plus grand orchestre dans les années 1970. Au Congo, j’ai retrouvé des copains mais ce n’était plus le même monde. J’étais avec les vedettes, les James Brown, B.B. King, alors qu’avant, j’étais une vedette africaine avec les Kabasele, Franco, Tabu Ley Rochereau. On avait changé d’époque, on avait changé de perception.

 

© Thomas Bartel

 

Quand la « sono mondiale » est arrivée en France dans les années 80, comment la vivez-vous ? Vous considérez que vous êtes enfin reconnu ici ?

C’est l’époque de Jack Lang ! Je la vis bien parce que je me dis : « Enfin ! » Mais je suis plutôt mal vu car je suis déjà dans les murs. Je ne suis pas un puriste mais plutôt un généraliste. Et voilà qu’on fait venir de « vrais Africains » d’Afrique, les Youssou N’Dour, Mory Kanté, Salif Keita. Pour les Français, c’est la « vraie Afrique ». Je ne correspondais pas à ce schéma. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ne sont plus là alors que moi, je vis encore ici. C’était un effet de mode. Comme le reggae et les musiques venant d’ailleurs qu’on a baptisées musiques du monde. Où classer un Africain dans les rayons des disquaires, même s’il fait un disque de musique classique ?

 

Vous célébrez vos soixante ans de carrière cette année lors d’un spectacle avec un orchestre, le « Safari symphonique », qui passera le 17 octobre par le Grand Rex, à Paris. Avez-vous eu l’impression d’ouvrir la voie aux musiques africaines en France ?

Oui, de par l’âge, parce que j’ai quand même 85 ans. Le but n’était pas d’ouvrir la voie, mais de faire de la musique. À travers la musique, beaucoup de choses se passent. C’est le temps qui permet de situer les choses. Je suis arrivé en France en mars 1949, à l’âge de quinze ans, pour faire mes études. Si bien que, quand je dis aux gens que je ne suis pas un musicien africain, ils sont offusqués. Mais je suis juste un musicien d’origine africaine. Avant moi, il y avait juste Henri Salvador qui représentait le monde de couleur. Je suis venu le deuxième et puis j’ai eu la chance de faire des trucs qui plaisaient. L’autre chance, c’est d’être en bonne en santé. Donc, d’être là au bon moment comme aux mauvais moments...

 

Propos recueillis pas Bastien Brun

L’exposition Paris-Londres - Music Migrations 1962-1989, se tient jusqu’au 5 janvier 2020, au Musée national de l’histoire de l’immigration (Paris XIIe). Quant à Manu Dibango, il se produira en formation symphonique le 17 octobre au Grand Rex, à Paris. D’autres dates sont à retrouver sur le site : manudibango.net