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À quoi ressemblera demain la découverte musicale ?

 

SÉRIE - Explorons ensemble l’écosystème artistique de demain !

 

Usbek & Rica
 

En partenariat avec Usbek & Rica et Sacem Université.

 


 

Les intelligences artificielles parviendront-elles à nous comprendre mieux que personne pour orienter nos choix musicaux ? Nous entraîneront-elles dans une dimension encore inexplorée de l’histoire de la musique ? Sauront-elles répondre à notre soif de bugs et d’imperfections ? Deux spécialistes imaginent avec nous la place que prendront les IA dans notre rapport à la découverte musicale.

 

Diplômé d’art à Harvard, Glenn McDonald a fait le tour de la Silicon Valley comme designer avant de s’orienter vers l’analyse de données chez Google. Il est aujourd’hui Data Alchemist chez Spotify, où il tente de cartographier toute la musique de l’application sur Every Noise At Once. Sur cette photo, il porte une veste sur laquelle sont inscrits tous les genres musicaux présents sur Spotify.

Glenn MacDonald © DR

 

Féru de philosophie et de communication, Antoine Buffard est obsédé par la musique électronique dont il explore les palettes de long en large. Editeur en chef puis président de Trax Magazine de jour, il rythme les nuits parisiennes sous le nom de Calcium.

Antoine Buffard © DR

 

Les intelligences artificielles ouvrent-elles de grands horizons pour la découverte musicale ?

AB :  Comme aujourd’hui, elles en donneront l’illusion ! Elles permettront de mieux connaître quelque chose qu’on connait déjà. Mais on peut aimer des choses auxquelles on ne s’attendait pas, or les algorithmes ne sont qu’une puissance de calcul, sans pouvoir d’anticipation ou alors de manière très basique. Je suis convaincu que ces technologies ne sont pas capables d’apporter à l’homme ce qu’il cherche sans le savoir vraiment. Si les entreprises qui créent les IA demandent aux gens « bon ok vous voulez quoi ? », les gens diront des choses, mais, dans tout ce qui touche à la création, notre langue n’est pas à la hauteur de nos désirs. Les algorithmes sont déjà des interprétations minorées de la richesse de ces mots, et ces mots sont une minoration de ce que l’on pense vraiment, donc à la fin on arrive à un truc peu pertinent… À mon avis même dans 1000 ans on n’aura pas mis le doigt dessus. 

 

GM : La personnalisation est très attrayante parce qu’elle a l’air efficace, alors que ce que l’on trouve et aime sont une mauvaise extrapolation de ce que les algorithmes savent de nous. La plupart des morceaux sont capables d’être aimés, donc c’est plutôt facile de faire mieux que l’aléatoire lorsqu’on sait des choses à propos de l’auditeur. Mais c’est difficile de faire beaucoup mieux que l’aléatoire, en grande partie parce que la plupart du temps vous ne savez pas grand-chose de l’auditeur, puisque beaucoup, surtout ceux qui viennent de l’ère du pré-streaming, ne connaissent pas grand-chose de leur relation à la musique du monde. Vous aimez le lezginka ? Même si on avait des raisons de penser que oui, la moitié du bon lezginka n’est probablement pas présent sur les services de streaming, l’autre moitié n’est pas bien tagguée, et la moitié qui est bien tagguée est en fait techniquement autre chose. D’ailleurs la moitié de cette « autre chose » n’est même pas tagguée du tout. Ainsi, nous avons toute la musique du monde à portée de main, mais on finit avec des algos qui nous recommandent Ed Sheeran. Il n’y a pas de raison que l’IA fonctionne mieux tant que notre manière d’organiser l’espace musical n’est pas opérationnelle. Nous avons de nombreuses années de travail devant nous avant de mettre le doigt sur les goûts musicaux des humains plutôt que sur leurs simples expériences.

 

© Rami Niemi

 

Les IA pourraient-elle générer directement de la musique et remplacer les artistes ?

AB : Ca fait depuis le siècle dernier qu’il existe des générateurs de rythme, de musique qui étaient basés sur les premiers synthétiseurs. Reste que jamais une musique générée par un ordinateur n’a produit des émotions à quelqu’un, si ce n’est celle de se dire « oh c’est magique » parce qu’on vit dans une société où la science est ultra valorisée, comme la performance et l’optimisation. Sauf qu’une œuvre, c’est souvent une anomalie : si on regarde l’histoire de la musique électronique, elle est liée à l’histoire des inventions technologiques, mais surtout des inventions ratées, ou de celles qui sont devenues si peu chères que les artistes ont pu les utiliser. Mais aujourd’hui les IA ne peuvent être utilisées que par les énormes entreprises ! Or les grandes entreprises n’ont aucun intérêt à créer un art, à créer quelque chose qui dérange, qui soit moche et bizarre. 

 

En revanche, si on met en place un système anti-humanité où on concentre les gens dans un espace où ils ne peuvent pas communiquer avec le monde extérieur, alors ils pourraient s’habituer à écouter de la musique générée par un ordinateur. Dans les dictatures, les hypes pour les IA prendront un essor tout autre que dans les pays démocratiques. Mais en réalité, si je devais imaginer le monde dans 30 ans, j’imagine plutôt des milliers d’artistes qui vivent en esclaves de gros conglomérats médias-labels en produisant de la musique pour eux, et qui les revendraient en disant « c’est un algorithme qui a fait ça, il s’appelle Eva, achetez Eva ».

 

GM : Le spectre d’une IA remplaçant les artistes pour générer à la place de la pop hyper-personnalisée façon boissons Feed est un concept délicieusement apocalyptique, mais il me semble plus probable que la place qu’elle prendra dans les outils de création ressembleront moins à Matrix qu’à une version un peu élaborée de pédales de distorsions. Toute musique a pour élément commun le fait d’être une expérience partagée, donc l’existence d’une IA musicale ne me semble pas menacer la musique humaine plus que l’existence de boissons nutritives ultra-protéinées ne nous arrêtera de manger des burritos ou de sortir au restaurant. 

 

L’art musical serait donc un domaine inaccessible aux IA ?

AB : Il y a déjà des IA qui font de la musique aujourd’hui, mais il ne faut pas oublier que les gens qui les programment, ce sont des ingénieurs qui sont financés par des fonds capitaux ! Le jour où il y aura des algorithmes à disposition des artistes, là il y aura de vraies expérimentations. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que depuis qu’on observe les ordinateurs, les seules parties créatives qu’on ait vues se trouvent dans les bugs. C’est là d’ailleurs que les gens qui s’y intéressent le plus voient la divinité. Puisque l’histoire de la musique est liée aux ratés, ça pourra éventuellement arriver par ces bugs.

 

Si elles devaient vraiment intervenir, ce serait pour que chacun puisse faire ses propres morceaux de musique, à partir de ses goûts, de données géographiques et autres. Après, est-ce que ce sera ta musique préférée… Oui, si tu es très égocentrique ! Des gens se diront « moi j’ai mon morceau à moi, c’est ce que je chéris le plus au monde puisque ce morceau est une représentation de ma personnalité, c’est un ordinateur qui l’a dit ». Il y aura une part de vrai là-dedans, mais c’est froid, c’est de l’analyse de data.

 

GM : Le problème avec les IA, c’est qu’elles poussent des gens intelligents à passer leur temps sur des problèmes techniques d’une grande complexité pour arriver à des résultats qu’un humain pourrait effectuer facilement, comme reconnaître que tel son est produit par tel instrument. Dans le pire des cas, ça engendre des systèmes dans lesquels les machines n’apprennent pas réellement, et les humains non plus puisque les machines semblent le faire à leur place. Le Machine Learning c’est génial lorsqu’il s’agit de prendre des raccourcis au milieu du chaos (ici, des dizaines de millions de morceaux de musique), mais lorsqu’on arrive au bout du chemin c’est toujours le chaos derrière soi. C’est formidable qu’on ait réussi à y plonger et à en sortir vivant, mais en fin de compte on ne sait toujours pas où on est et où est-ce qu’on pourrait être d’autre.

 


 

© DR

Le regard de Piu Piu, DJ, curatrice musicale et animatrice radio (Radio Nova, Rinse France)

« Le monde de la nuit est vaste. Il est à l’image du monde d’aujourd’hui et du web : tout est codifié, communautaire et normalisé. Il n’y a presque plus de réelle disruption, le glitch* est normalisé. Que tu sois à la station, dans un club à bouteilles de Saint Tropez, dans une cave à vin nature ou un festival écolo, tu sais très bien ce que tu vas écouter, qui tu vas voir, ce qu’il va se passer. Quoi qu’il arrive, le contenu de cette soirée va être fait pour toi. Il te correspond. Alors peut être qu’on arrive à aller au-delà de ces usage en étant soi-même le glitch* ? En osant entrer dans des endroits où l’on pense qu’on a rien à faire, qui ne sont pas pour nous… »

 

*défaillance informatique provoquant une altération des couleurs sur un écran ou le remplacement imprévu d’un motif par un autre.

 


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