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Sur les traces des grands studios d’enregistrement mythiques à Paris

Avec la chute de l’industrie du disque et l’essor du « home studio », les studios d’enregistrements, témoins des riches heures de la musique, tendent à mettre la clé sous la porte. Demeurent toutefois, à Paris et dans ses environs, quelques résistants – Ferber, Guillaume Tell, Grande Armée – et deux ressuscités – Midilive et Hérouville. Reportage.

 

Début avril 2017. Le studio Davout, cathédrale technologique de la musique, Porte de Montreuil à Paris, ferme ses portes. C’est ici, dans cette ancienne chiffonnerie, reconvertie en cinéma de quartier, que deux hommes, Yves Chamberland et Claude Ermelin, ont créé en 1965 le premier studio indépendant, non connecté à une major du disque. Un lieu qui va devenir un temple mondial de l’enregistrement. Dans ses quatre studios – dont le A, de 360 m2, susceptible d’accueillir des orchestres symphoniques – une liste impressionnante d’artistes mythiques gravent des sons qui vont changer la face du monde et forger la réputation du studio Davout. Michel Legrand y enregistre la BO des Demoiselles de Rochefort, Vladimir Cosma celles du Dîner de con, de La Boum ou des Aventures de Rabbi Jacob. On y croise les Stones, Nina Simone, Barbara, Madonna, Gainsbourg, Bashung, Claude François, Dalida, Lenny Kravitz, Eminem, Chet Baker, Yann Tiersen, Lou Reed, The Cure, Miles Davis, AC/DC ou Prince. Mais préempté par la Mairie de Paris pour y installer une crèche et une école, le lieu emporte dans sa démolition et ses gravats, des souvenirs impérissables et d’immortelles mélodies.

 

Les mégots de Gainsbourg

La fermeture de Davout, ce patrimoine, n’est pas anecdotique. La chute de ce symbole a-t-elle sonné le glas des studios d’enregistrement ? A l’heure du déclin de l’industrie du disque et de l’essor du « home studio », ces lieux, vestiges d’une époque où l’industrie musicale affichait une santé flamboyante, ont-ils encore leur raison d’être ? Dans Paris et ses environs, demeurent une poignée de résistants, des endroits enchantés, et quelques studios ressuscités par la volonté de passionnés. Ainsi, non loin du studio Davout, Porte de Bagnolet, dans ce coin de verdure à Paris, le Studio Ferber trône tel un vaisseau amiral au milieu d’un patchwork de maisonnettes. Dans son studio A (190 m2), avec ses boiseries et ses espaces modulables, trône un piano à queue dont une touche jaunie porte le souvenir des mégots de Gainsbourg. Un studio mythique où ont défilé des grands noms de la composition de musique de films, Gabriel Yared, Philippe Eidel, Bruno Coulais… Dans le cockpit de cette pièce-maîtresse, règne un bijou technologique, la console « Neve Série 82-48 ». Et partout autour, du matériel des années 1970 et 1980.

 

L’atmosphère de Ferber

L’ingénieur du son, Mathieu Lefèvre résume l’acoustique exceptionnelle de ce studio : « Il y a beaucoup d’air dans le son, qui est ainsi très mat. Tu peux sculpter chaque son au mixage ». Dans le petit bar à l’entrée du bâtiment, Jean-Christophe Le Guennan, géant d’allure bourrue au sourire facétieux, nous a donné rendez-vous. Il est le manager des lieux, celui qui « booke » les studios, s’occupe des groupes et les chouchoute. Un « super-concierge », en somme. L’homme connaît le studio comme sa poche : « Ferber a été inventé en 1973 par mon oncle, René Ameline, ex-ingénieur du son de Davout, qui voulait créer une acoustique nouvelle. Il a lui-même dessiné tous les plans et conçu l’ossature – béton, laine de verre, toile de jute, bois, etc. Mais ici, par dessus tout, on vient chercher une atmosphère… » Et « J.C. » d’égrener, fier, les succès du studio : Le Stéphanois de Bernard Lavilliers, Les Mots Bleus de Christophe, Un samedi soir sur la terre de Cabrel, Abattoir Blues de Nick Cave & the Bad seeds, Clandestino de Manu Chao, ou la BO d’On connaît la chanson d’Alain Resnais.

Studios Ferber © DR

 

Se diversifier pour survivre

Lorsqu’on lui demande des anecdotes, JC sourit : « Les artistes doivent se sentir en confiance ici ». C’est Higelin qui loue le Studio A pendant trois mois, juste pour taper ses textes à la machine. Ou Christophe recroquevillé sous la console pour écouter ses prises. Ou encore les ratages de marches systématiques de Daniel Darc à l’entrée du studio. Dans ses silences et sous ses mots, JC fait revivre les absents et les sessions d’enregistrement. Aujourd’hui, le lieu, racheté par le célèbre ingénieur du son Renaud Létang (Feist, Emilie Simon, Alain Souchon, Mathieu Boogaerts, etc.), diversifie ses activités pour survivre : photos de mode, événementiel… Par ailleurs, en parallèle des trois grands studios ouverts commercialement à la clientèle, il existe onze cabines de 15 à 20 m2, louées à l’année par des résidents, tels la famille Souchon ou les ingénieurs du son Jean Lamoot (Rivière Noire, Bashung, etc.), Benoît Dorémus (Chris, Charlotte Gainsbourg, Juliette Armanet, etc.) ou Olivier Lude (Calogero, etc.).

Studios Ferber © DR

 

Le Guillaume Tell en bois japonais

A l’autre bout de Paris, côté ouest, dans le vieux village de Suresnes, demeure aussi l’un des dinosaures, qui a survécu au cataclysme : Guillaume Tell, fondé en 1986 par Roland Guillotel dans l’ancien cinéma art-déco Le Capitole. Un grand studio à l’élégance surannée, aux atours boisés et grenat. L’ingénieur du son Denis Caribaux raconte : « Conçu par l’acousticien vedette des années 1970-1980, Tom Hidley, le studio a été construit avec de nombreux éléments en bois japonais hyper-précieux. Des troncs entiers ont été livrés pour l’occasion. ». Entre les murs de ce monument classé, sous un plafond de treize mètres de haut, se sont croisés les Stones, Sting, Depeche Mode, Eddy Mitchell, Maxime Le Forestier, Julien Clerc, Mylène Farmer et bien d’autres.  

 

Grande Armée : mélodies en sous-sol

Autre studio phare qui a dû, hélas, quitter ses quartiers généraux, le Grande Armée. Créé en 1972 sur l’avenue du même nom par Jean-Claude Dubois, musicien de l’Opéra de Paris et de la Garde Républicaine, ce studio au charme rétro a déménagé, quatre ans plus tard, dans les sous-sols du Palais des Congrès. Un concours de circonstance témoigne son actuel propriétaire Zach Hanoun : « Dubois cherchait à s’agrandir…Le président de la Chambre de Commerce de Paris, voulait quant à lui transformer le Palais des Congrès en centre ‘média’. L’idée, c’était d’avoir sous l’amphithéâtre de 4000 places, un studio pour enregistrer des concerts. Ainsi fut gravé en live Keith Jarrett. Le studio a ensuite gagné son indépendance. » Avec son acoustique contrôlée, sa réverb’ minimale, et son parc de 150 micros de collection, le Grande Armée a forgé les grandes heures de la musique des années 1980 en donnant ses lettres de noblesse à Duran Duran ou Eurythmics. Le lieu, conçu par Tom Hidley – encore lui ! – compte aussi, parmi ses visiteurs illustres, Mick Jagger, Rihanna, Tina Turner, Elton John, Alexandre Desplat, Henri Salvador (Chambre avec vue), etc. Aujourd’hui, le studio accueille une plus grande diversité de musiciens, Dadju, Matt Pokora, Kids United… Comme ses illustres confrères, il garde la mémoire de tous ces artistes comme la rappeuse Nicki Minaj, enfermée pendant quatre jours et demi non-stop dans un studio, pour créer trois titres, mixés à LA le jeudi, masterisés à Paris le vendredi et n°1 mondial sur Itunes le samedi… Le Grande Armée devrait de nouveau déménager en 2020 pour s’installer dans un espace de 2000 m2, une ancienne usine EDF rue de Charonne (Paris XIXe), destinée à devenir un grand pôle de la musique. Pour Zach Hanoun, le secret de longévité d’un studio tient dans sa capacité d’adaptation : « L’industrie musicale est en perpétuelle évolution. A la fin des années 1970, les artistes expliquaient déjà qu’il s’agissait d’un secteur en crise. C’est dans son ADN. Aujourd’hui, 100% des clients ont un studio chez eux. Donc il faut trouver d’autres services. Ce ne sont pas des vieilles pierres qui doivent rester figées. »

 

Les studios Vogue ressuscités

« Putain, ça pue, c’est sale, mais la vache ! Ça sonne bien ! »  Lorsque Jérôme Frulin, musicien punk (Yan et les abeilles, Las Patatas Espantadas…) pénètre la première fois dans les studios Vogue désertés à Villetaneuse au nord de Paris, il n’en croit pas ses oreilles. « En fait, c’était comme un rêve qui se concrétisait, avec les machines derrière des vitres. Un endroit comme dans les films, et dans mes délires de gosse ! » Construit de toute pièces dans les années 1960, sur les royalties de Petite fleur de Sydney Bechet, ce studio était uniquement destiné aux artistes Vogue – Dutronc, Hallyday, Hardy, etc. Après la faillite de la firme en 1986- pour n’avoir pas investi sur le CD à l’époque -, le bâtiment, une espèce de blockhaus, est laissé à l’abandon pendant dix ans jusqu’à l’arrivée de Jérôme Frulin qui s’en voit confier la gestion et s’en émerveille encore : « À l’intérieur des 600 m2 du ‘blockhaus’, se trouve une construction calquée sur la forme du bâtiment : une sorte de ‘cage de Faraday géante’ à l’acoustique phénoménale, calculée par d’éminents scientifiques. Avec l’achat d’un peu de matos, nous sommes devenus l’un des cinq ou six plus gros studios en France. Le lieu a une image, un background, un vécu… ». Depuis, les studios rebaptisés Midilive ont enregistré des pointures telles Hugh Coltman, Feu ! Chatterton, Catherine Ringer, Sandra NKaké, le pianiste Benoît Delbeck, des musiques de film et aussi les bruitages du Chat du Rabbin.

 

Hérouville au Bois dormant

Autre institution ressuscitée d’entre les morts, le Château d’Hévouville, demeure légendaire abritant entre 1969 et 1985, les studios créés par le compositeur haut en couleur, Michel Magne (1930-1984). Les murs illustres de cette bâtisse cossue d’époque Louis XIV, refuge des rencontres galantes de George Sand et Chopin, ont aussi accueilli un siècle et demi plus tard des hôtes de prestige, David Bowie, Cat Stevens, Pink Floyd, Elton John, Chet Baker, Marvin Gaye, Nicoletta… Sur la route qui nous conduit en ce lieu, niché en pleine nature dans le Vexin français, à une trentaine de kilomètres de Paris, l’actuel propriétaire des lieux, l’ingénieur du son Jean Taxis, professeur au Conservatoire de Paris, raconte l’affaire de son rachat, en 2015 : « Propriétaire d’un studio dans l’Essonne, j’avais envie d’écrire une nouvelle page de ma vie professionnelle, avec deux associés, Thierry Garacino et Stéphane Marchi. Un jour, j’ai reconnu sur le Bon Coin, le Château d’Hérouville. Je le connaissais de réputation, bien sûr, pour m’être extasié, enfant, sur le son de Saturday Night Fever des Bee Gees... Je me suis dit : allons voir ! » Lorsqu’il arrive au Château, noyé sous deux mètres de végétation depuis son abandon en 2005 après plusieurs occupations successives, Jean Taxis est effrayé par l’ampleur des travaux de rénovation mais fasciné par le son exceptionnel et l’esprit du lieu. Il décide alors de vendre son studio, sa maison, et d’acheter Hérouville.

 

« Ils vécurent heureux et firent du rock’n’roll »

Lorsque nous franchissons l’immense grille, le château apparaît, en son vaste parc, tel que dans les contes, avec une fin plus punk – « ils vécurent heureux et firent du rock’n’roll ». Une piscine, recouverte de lentilles d’eau, où nombre d’artistes se sont détendus entre les heures de travail. Une longère où Higelin a vécu et composé Champagne ! Le célèbre escalier à l’acoustique fabuleuse où les Bee Gees ont enregistré leurs chœurs. Brion Starr, artiste et chanteur new-yorkais, aux allures de dandy, en résidence pour trois semaines, est conquis : « C’est désormais mon studio préféré au monde ! » L’artiste et ses musiciens enregistrent dans le merveilleux studio George Sand, sous les combles, baigné de lumière, avec ses tapis persans et le classieux Steinway d’Elton John. « Pour les étrangers, il y a deux studios mythiques, Abbey Road et Hérouville », complète Jean Taxis. Après des Arte Session au Château en 2017 – avec Gregory Porter, Metronomy, Melody Gardot, entre autres –, le repreneur aimerait créer une sorte de « hub » culturel, en supplément des studios. « Je crois que l’ère du tout ‘home studio’ est dépassée. Les artistes privilégient aujourd’hui des expertises, des expériences ».

L’ingénieur du son et ses acolytes n’ont pas encore tout rebâti, mais ils peuvent désormais accueillir des artistes dans les meilleures conditions. Et espèrent un jour, faire revivre l’esprit de ce lieu fondamental pour la musique, fermé en 1985.

On se surprend alors à rêver à la résurrection de ces studios, ces palais des sons hantés de fantômes qui murmurent leurs secrets aux artistes de chair et d’os : des monuments d’émotions, des lieux de mémoire pour cet art immatériel qu’est la musique.

 

Anne-Laure Lemancel