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Sur un air de jazz manouche : Michel Korb chante Francis Lemarque

Ce fut l’un des auteurs les plus prolifiques et les plus chantés de la tradition française. Sans avoir jamais quitté les mémoires collectives, Francis Lemarque, disparu le 20 avril 2002, est revenu récemment dans la clarté grâce à son fils Michel Korb. Un disque, sorti en février 2019, sobrement intitulé Michel Korb chante Francis Lemarque, fait revivre les plus belles chansons de son père sur des airs de jazz manouche.

 

Francis Lemarque, c’est un patrimoine de plus de 1000 chansons dont plusieurs évoquent Paris - et en premier lieu À Paris dont Yves Montand a fait un succès mondial. On lui doit aussi la BO de Playtime de Jacques Tati. Né en 1915, il est contemporain de ces artistes aux origines diverses qui ont forgé la tradition française, de l’accordéoniste musette d’origine italienne Tony Murena au guitariste rom Django Reinhardt ou encore à Edith Piaf dont la mère d’origine kabyle était née en Italie.

 

 

Nathan Korb travaille sous le pseudonyme de Francis Lemarque. C’est un signe d’assimilation pour ce fils de Juifs d’Europe centrale – Rose, la mère, d’origine lituanienne, Joseph le père, tailleur pour dames, né en Pologne. Fuyant les pogroms, ils s’installent à la Bastille, rue de Lappe, l’épicentre de la fusion créative du début du 20è siècle. L’appartement familial surmonte le Bal des Trois colonnes, là où le son des cornemuses auvergnates s’est mêlé à celui des accordéons diatoniques et des musiques klezmer pour former le bal musette, spécialité hexagonale. Ecrite en 1950 sur une musique de Rudy Revil, Rue de Lappe, devient emblématique de cette culture populaire « Rue de Lappe, rue de Lappe/Au temps joyeux /Où les frappes, où les frappes/Etaient chez eux/Rue de Lappe, rue de Lappe/En ce temps-là à petits pas on dansait la java ».

 

Paris, ville mystère et ouverte

Musicien, compositeur de musiques de films et marchant en cela sur les traces de son aîné, Michel Korb a étudié à la Berklee School of Music de Boston. De son père, né Nathan Korb, il a hérité la précision et une pudeur réservée... Bohème, gentil baroudeur, Michel a fréquenté les cafés parisiens où jouaient des guitaristes manouches. Et cela fait sens, parce que Paris est une ville mystère et ouverte, accueillant de tout temps des musiciens venus d’ailleurs.

 

 

Grandi dans une famille yiddishophone, Francis Lemarque a fait ses premières armes dans les bals du 14 juillet, puis dans les « chœurs parlés » du Groupe Mars, attaché au Groupe Octobre, troupe de théâtre ouvrier proche de Jacques Prévert. « Une grève se déclenchait-elle chez Citroën, Prévert pondait un texte et de jeunes trublions filaient le scander devant les ouvriers qui occupaient l'usine », écrit l’historienne de la chanson et critique Hélène Hazéra. Lemarque, poursuit-elle, « c’est celui qui ne se déjuge jamais », publiant en 1997 un ultime album, où figurent « des classiques, Marjolaine, Bal, petit bal, le Petit cordonnier …, des adaptations, le Temps du muguet de Sokolof, qui signifia le dégel stalinien, ou Où vont les fleurs de Peter Seeger. Et puis, un inédit Les Rues de mon quartier, qui évoque le vieux rêve andalou des trois religions vivant en paix, avec son rabbin qui va dire la messe, le curé qui commente la Thora, et les musulmans se prosternant. »

 

Dans une autobiographie, J’ai la mémoire qui flanche, Francis Lemarque a écrit ses joies et ses tourments – ses débuts de chanteur avec son frère Maurice, dans le duo Les Frères Marc, créé sur les conseils d’Aragon en plein Front Populaire, la déportation et la mort de sa mère à Auschwitz, sa rencontre en 1946 avec Gynny Richès son épouse et avec Yves Montand, l’interprète fétiche. Francis Lemarque était un artiste engagé, proche du Parti Communiste, antiraciste et antimilitariste convaincu. En 1952, il écrit Quand un soldat en pleine guerre d’Indochine. La chanson est censurée quelques années plus tard quand éclate la guerre d’Algérie : « Pourtant c'est presque toujours/Quand revient l'été/Qu'il faut s'en aller/Le ciel regarde partir/Ceux qui vont mourir/Au pas cadencé/Des hommes il en faut toujours/Car la guerre car la guerre/Se fout des serments d'amour/Elle n'aime que le son du tambour ».

 

 

« Voyageur et champion du bonheur »

Il y a quelques années, Michel Korb écoute des guitaristes dans un bar de la rue de la Grange-aux-Belles. Ce soir-là, ils improvisent ensemble du Francis Lemarque, retraduisant l’Air de Paris en langage jazz manouche – « On ne saura jamais/Si c'est en plein jour/Ou si c'est la nuit/Que naquît/Dans l'île Saint-Louis/L'ange ou bien le démon/Qui n'a pas de nom/Et que l'on appelle/Aujourd'hui/l'air de Paris ». Le mélange fonctionne parfaitement bien, le swing est là. Michel Korb et ses nouveaux compagnons de route, dont le guitariste Julien Decaux, décident d’en faire un disque. L’accordéoniste Roland Romanelli, alter ego de Barbara, compositeur et arrangeur émérite, apporte sa caution au projet. Michel Korb chante, avec délicatesse, et compense sa timidité en appelant à la rescousse de fins connaisseurs : Thomas Dutronc (Le petit cordonnier), Romain Didier (Bal, petit Bal), Sanseverino (La Complainte de John Black, pamphlet antiraciste), Enzo-Enzo (L’Air de Paris).

 

L’album (Tacet/L’Autre Distribution) n’a rien d’un « Tribute To », aux esthétiques souvent éclatées : il éclaire avec finesse l’univers d’un des grands auteurs-compositeurs de la chanson, « un homme pacifiste, voyageur et champion du bonheur, qui avait l’art d’être heureux et de rendre les gens heureux autour de lui », selon son fils.

 

Véronique Mortaigne