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« Tu es Brésilienne, tu fais de la bossa-nova, tu mets ta fleur dans les cheveux, et on te signe demain… »

À l’étranger, le succès de la musique produite en France ne se dément pas. On parle beaucoup des artistes français qui sillonnent le monde mais qu’en est-il des artistes étrangers qui ont choisi la France et participent largement à son rayonnement culturel et à sa diversité musicale ?  

© Edmond Sadaka

L’exportation de la musique française se porte plutôt bien avec 302 millions d’euros de recettes générées en 2018 selon le Bureau Export qui accompagne la filière musicale française dans le développement de ses artistes à l’international (+6,8%, avec l’aide du streaming). Au tableau d’honneur des ventes, de purs Parisiens (David Guetta, Ofenbach) et aussi un nombre conséquent de binationaux nés ici (Niska, Aya Nakamura, Kalash, MHD, Petit Biscuit…). 

 

L’exportation de la musique est rentable mais cet axiome ne saurait se décliner dans un seul sens, remarque Pierre-Henri Frappat, directeur de Zone Franche, structure qui fédère plus de deux cents professionnels des musiques du monde : « L’importation d’artistes étrangers produits en France, ou y résidant, participe pour beaucoup au rayonnement culturel français et à sa diversité musicale. » Inquiet de la fragilité des conditions de travail de musiciens confrontés au problème récurrent des refus de visas, Zone Franche veut insister sur « la richesse générée par la présence de ces artistes sur notre territoire ».

 

Les passeports talents

« Lors des commissions préparatoires de mise en place du Centre National de la musique [prévue le 1er janvier 2020], futur outil de la politique publique de la filière musicale, à laquelle Zone Franche a été associée, nous avons constaté que le projet prenait en compte l’international uniquement sous l’angle de l’exportation, explique Pierre-Henri Frappat. Ce que nous considérions très partiel. Dans une perspective économique, nous avons noté qu’une partie de l’export reposait sur notre capacité à avoir des artistes étrangers ici. Nous avons essayé de chiffrer pour argumenter dans ce débat a priori restrictif. »

© Edmond Sadaka

Zone Franche vient de diffuser une étude réalisée cet été auprès de 73 de ses adhérents (production, diffusion, musique enregistrée). Le panel des professionnels sondés par Zone Franche revendiquait pour 2018 l’embauche de 466 artistes étrangers en France, et de 201 artistes suivis à l’étranger à partir de l’Hexagone. 2 660 artistes étrangers se sont produits sur les scènes françaises, et 94 albums ont été enregistrés en France, par des artistes issus de 80 nationalités différentes. La mise en place en 2016 des « passeports talents », (une carte de séjour pluriannuelle valable quatre ans) a desserré l’étau.

 

« D’abord, dès 1987, j’ai fait des allers-retours incessants entre la France et le Mali, explique le joueur de kora Ballaké Sissoko, installé en France depuis 2012 avec sa famille, sans avoir pour autant quitté son pays, le Mali. Ce qui était important, c’était de pouvoir travailler sur le long terme, et de trouver des structures de soutien pérennes ». Pour le virtuose, longtemps membre de l’Ensemble Instrumental du Mali, cela s’est traduit par « des piliers qui m’ont permis de fêter sereinement trente-cinq ans de carrière ».  Auteur compositeur membre de la Sacem, tête de catalogue chez No Format, son label, Ballaké Sissoko a multiplié les collaborations fructueuses (avec le violoncelliste Vincent Segal) et prestigieuse (avec Jordi Savall).  « Travailler avec la musique est très compliqué au Mali, où par ailleurs, l’insécurité politique n’a rien arrangé. Au début, je ne voulais pas vivre en France. Mais j’ai vite réalisé qu’ici, il y avait des studios, des avions toutes les heures, des tourneurs comme le mien, Mad Minute Music, qui m’a permis d’aller en Chine, au Japon, aux Etats-Unis et de croiser des musiciens de partout. Paris est une plaque tournante, qui brasse beaucoup ».

 

Paris, plaque tournante

Des pans entiers de musiques extra-européennes nourrissent la scène mondiale, essaimant à partir de Paris. Du joueur de guimbarde chinois Wang-Li, entendu avec le cirque équestre de Bartabas, aux as de la musique savante iranienne du Trio Chemirami, en passant par la nouvelle star capverdienne Lucibella ou les rockers congolais de Jupiter et Okwess, tous ont ancré leur carrière internationale à Paris. Mais la liste n’est pas exhaustive, des musiciens électros tel l’Américain Diplo (l’un des membres du duo Major Lazer), des chanteuses aux esthétiques diverses (Feist, Yaël Naïm, Alela Diane, Ayo…) ont choisi des producteurs français, sans, pour certains, avoir immigré.

 

Arrivée en France en 2006, la Brésilienne Flavia Coelho vient de publier DNA, son sixième album hexagonal (P.I.A.S). « Moi, ma première grande tournée parisienne, je l’ai faite dans le métro, sur la ligne 4, la 7 et la 12 ! », confiait-elle en février à la critique Frédérique Briard dans le webmagazine #AuxSons, publié par Zone Franche. Attirée par Paris, la ville des Lumières, la jeune carioca se persuade alors qu’émigrer peut lui permettre « de mieux comprendre la pluralité » de son pays, construit sur la migration. En arrivant, elle n’échappe pas à la caricature. « Le discours des maisons de disques était le suivant, tu es Brésilienne, donc tu fais de la bossa-nova, tu mets ta jupe, ta fleur dans les cheveux, et on te signe un contrat demain ». Elle décide alors de procéder autrement, met du reggae dans le chaudron brésilien, de la chanson française aussi, et s’offre de beaux duos, avec le franco-rwandais Gaël Faye, le Sénégalais Cheikh Lô et l’accordéoniste Fixi, ou encore avec les Provençaux Massilia Sound System, créant ainsi une alchimie bien française, mais toujours brésilienne.

 

Véronique Mortaigne