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ACCORD TWITCH-SACEM, UNE BONNE NOUVELLE POUR LES AUTEURS ET LES GAMERS

À la faveur de la crise sanitaire, Twitch, la plateforme dédiée aux jeux vidéo, s’est offerte une incursion dans le monde de la musique, permettant aux musiciens privés de concerts de garder le contact avec leurs fans, voire même de le monétiser. Pour parachever son installation dans la chaîne de valeur de l’industrie musicale, elle vient de surcroît de réguler son fonctionnement en France en contractant avec la Sacem.

 

© Redpixel

Twitch est née en 2011 à San Francisco. La plateforme est issue de l’émancipation de la branche jeux vidéos du site Justin.tv, datant lui de 2007, qui connaissait un tel succès que ses dirigeants décidèrent de l’isoler. Grand bien leur en prit, puisque Twitch emploie désormais plus d’un millier de collaborateurs. Ils animent une communauté qui passe de longues heures à regarder et à interagir avec des vidéos live, principalement de jeux vidéo, au nombre de 143 millions d’utilisateurs (les « viewers », en majorité âgés de 15 à 35 ans), avec une moyenne de 1,44 millions de connexions simultanées, pour regarder les contenus de 3,84 millions de diffuseurs (les « streamers »), jusqu’à 56000 simultanément. Voilà pour les statistiques gargantuesques. Ajoutez à cela la possibilité pour les utilisateurs de rémunérer les streamers en s’abonnant à leur chaine pour les soutenir, en plus de la publicité, et vous comprendrez pourquoi avec le coup de fouet de la Covid, Twitch est devenu la plateforme qui monte. Amazon, qui avait flairé le bon coup bien avant cela, avait racheté le site en 2014.

 

Alternative aux Facebook live

En pleine pandémie, le monde de la musique a flairé là une alternative ingénieuse à l’avalanche des Facebook live, potentiellement plus rémunératrice et moins aléatoire que TikTok (dont nous vous parlions en mai). Nous n’en sommes pour autant qu’au début de l’aventure, comme l’explique Thomas Van’t Wout, Directeur Marketing de l’agence Bolt Influence, spécialiste de Twitch, Snapchat et Pinterest : « Aujourd’hui 80 à 90% des contenus sont du gaming, même dans la catégorie « just chating » [dédiée à la conversation, NDLR]. Le reste est secondaire, même si avec la Covid, des artistes comme Diplo ont commencé à se produire en direct. En France, Cut Killer a fait quelques live, BigFlo et Oli ont discuté avec leurs fans… Les concerts de Travis Scott ou Kenshi Yonezu sur FortNite ont aussi beaucoup été regardés sur Twitch via les chaînes des gamers. »

 

La plateforme de référencement de concerts Bandsintown, qui a pivoté vers le livestream pendant le confinement, s’est associée avec Twitch en y ouvrant sa chaîne, offrant aux musiciens une tribune salvatrice. Le 21 juin dernier, elle y a organisé en partenariat avec le Bureau Export de la Musique et la Sacem une fête de la musique, avec des live de Yelle, Kiddy Smile, Feder, S.Pri Noir ou Bachar Mar-Khalifé. Ce dernier avait choisi de relever le défi de la qualité audio et vidéo en diffusant depuis le studio Hinterland d’Ivry : « C’était assez bizarre de jouer après plusieurs mois de calme. Même si c’est difficile de savoir pour qui tu joues, on m’a dit qu’il y avait entre 5000 et 10000 auditeurs, avec un impact aux USA, au Canada et en France. À la fin j’ai répondu à quelques questions, cet échange palpable était important. » Ces nouvelles pratiques l’interpellent et l’amènent à se poser des questions, comme savoir quoi diffuser, ce qui intéresse son public, comment assurer une bonne direction artistique. « J’ai un peu regardé les autres streamers, personne n’avait la même relation au dispositif : certains étaient au point, parvenant à créer une sorte de lien avec le public, d’autres posaient juste la caméra. C’était fidèle à la fête de la musique. »

 

Une très forte adhésion

La question de l’efficacité et de l’intérêt des contenus postés est centrale. Pour Thomas Van’t Wout, Twitch crée une très forte adhésion : « Il y a un soutien communautaire qui fonctionne avec la bienveillance d’une grande famille. Mais entretenir ce lien direct demande de la régularité. Twitch est une plateforme de gaming et pour un musicien, à moins d’être mondialement connu, mieux vaut passer par un gamer déjà établi plutôt que d’être perdu dans la masse. » Twitch rémunère la notoriété, et envisager des partenariats est une façon de la mobiliser, comme l’a fait le rappeur Alonzo pendant le confinement, en diffusant un live sur Twitch avec la marque Puma et le jeu GTA V, au profit de la Fondation de Marseille.

 

Bachar Mar-Khalifé imagine des contenus créatifs pour compléter la forme concert traditionnelle, « des répétitions, des moments de travail, de studio, de tournée…où faire passer quelque chose de technique ou de musical, pour des connaisseurs ou des mélomanes intéressés. Cette relation privilégiée au public est de plus en plus fréquente. C’est ce que je vis sur Bandcamp, où je suis en lien direct avec les gens, que ça rassure de savoir que leur argent soutient directement l’artiste, plutôt que de passer par des services comme Amazon ou d’autres. »

 

Jeff Bezos, Twitch et les droits d’auteur

Même si Amazon est propriétaire de Twitch, son fondateur Jeff Bezos ne semblait pas savoir si la plateforme distribue des royalties aux musiciens, quand la question lui fut posée lors de l’audition des GAFA au Congrès américain fin juillet. Gageons que d’autres s’en chargent pour lui, puisque Twitch vient de signer en France un accord avec la Sacem, que Julien Dumon, directeur des droits phonographiques et numériques de la Sacem, résume ainsi : « L’accord, qui reste expérimental et qui court jusqu’à fin 2020, comprend trois volets. D’une part la couverture des exploitations de musique en fond sonore, qui permet à Twitch de régulariser les exploitations passées et actuelles de la plateforme sur le territoire français et d’autre part la couverture des livestreams français qui se sont démultipliés pendant le confinement. Il prévoit enfin un engagement des deux parties à travailler conjointement dans le but de développer les outils nécessaires à une meilleure identification et à un meilleur reporting des œuvres diffusées sur Twitch. »

 

Cet accord vient donc calmer en France la panique estivale des streamers, similaire à celle entretenue par YouTube lors du vote de la directive européenne sur le droit d’auteur en 2019. Il intervient alors que Twitch a annoncé la fin au 1er janvier de son service de karaoké Twitch Sings et au moment où Facebook Gaming déclare avoir signé des accords permettant à ses streamers de diffuser de la musique d’accompagnement. La place de la musique se régularise donc sur les livestreams, avec pour dernière preuve l’intégration par Amazon de Twitch à sa plateforme Amazon Music, afin d’utiliser la technologie de la première pour apporter les livestreams à l’audience plus large de la seconde.

 

Pour autant, Thomas Van’t Wout ne voit pas Twitch « devenir une plateforme de consommation musicale comme YouTube. Côté musique, il faut plutôt la considérer comme une plateforme marketing. On en parlera peut-être dans cinq ans, mais je trouve que Twitch a beaucoup de mal à sortir du gaming, qui est d’ailleurs la première industrie culturelle en France. » Rendez-vous est pris.

 

Olivier Pellerin