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La scène française entre vitalité et souffle coupé

Mise à l’arrêt alors qu’elle se relevait à peine de la crise du disque et parvenait à s’exporter, la scène française est de nouveau dans la tourmente et attend la reprise de l’activité en espérant pouvoir tenir financièrement.

 

« Regarde un peu la France » chantait Miossec en 1995.

 

Vingt-cinq ans plus tard, appliquée à la musique, cette recommandation s’est pleinement  réalisée au vu de la diversité et de la vitalité de la création française. Des qualités qui sont aujourd’hui menacées par les conséquences de l’épidémie de Covid-19.

© Marc Chesneau

Vingt-cinq ans, c’était hier et à la fois, une éternité au regard du chemin parcouru par la musique française. La décennie 90 fut celle d’une série de basculements. La structuration du secteur musical alternatif permet alors à de nouvelles scènes d’éclore, autant dans le rock qui réussit à s’affranchir du modèle anglo-saxon à travers Bashung, Noir Désir, Indochine, la Mano Negra que Louise Attaque, que dans les musiques électroniques où la France se découvre une génération spontanée qui, de Daft Punk à Air, innove dans sa catégorie et conquiert le monde.

 

Un paysage musical varié et décomplexé.

Après les Etats-Unis, le rap trouve dans l’Hexagone sa deuxième terre de prédilection avec IAM, NTM ou MC Solaar comme têtes de pont, tandis que l’héritage de la chanson se voit rénové par Dominique A, Murat, Katerine et…Miossec. Sans le savoir, toute cette France ouvre une brèche pour les générations à venir, d’autant qu’en 1997 était créé à l’initiative du Ministère de la culture et des collectivités territoriales, un réseau de salles de concert dédiées aux musiques amplifiées : les Smac, aujourd’hui au nombre de quatre-vingt dix sept en métropole et outre-mer. Leur mission serait aussi d’accompagner les musiciens amateurs vers la professionnalisation à travers des conseils artistiques, économiques ou juridiques, et des moyens pour répéter et enregistrer. Cette conjonction d’événements favorables serait le terreau parfait du paysage musical de 2020, varié et décomplexé vis-à-vis du poids de la chanson française pour enfin jouir de la liberté d’un Gainsbourg ou d’un Christophe.

 

Favoriser l’émergence des jeunes artistes

Dans son baromètre de l’année 2019, l’IRMA (Centre d’Informations et de Ressources pour les Musiques Actuelles) recense plus de 6000 artistes ou groupes professionnels, parmi lesquels environ 1200 en rock, 1000 en chansons et variétés, 600 en rap, 550 en musiques électroniques, 190 en reggae et dub, 1600 en world et 2800 côté jazz et musiques improvisées. Tous peuvent compter sur environ 400 studios de répétition et 77 dispositifs d’accompagnement. Depuis les années 2010, nombreuses sont les initiatives publiques ou privées (concours, tremplins, jurys de festivals) destinées à favoriser l’émergence des jeunes artistes qui auront le choix entre 426 éditeurs de musiques actuelles et environ 500 structures de management. Plus de 1300 maisons de disques et labels publient des œuvres, principalement dans le domaine du rock (44%) et des musiques électroniques (34%). Leur commercialisation s’opère à travers une centaine de distributeurs qui s’appuient sur environ 800 points de vente, parmi lesquels 700 disquaires, chiffre qui grimpe du côté du SNEP (Syndicat National de l’Edition Phonographique) à 4000 en élargissant à la grande distribution. Environ 70 plates-formes de streaming et une trentaine de sites de téléchargement œuvrent à la diffusion numérique.

 

Une nouvelle équation économique

Côté concerts, la France compte environ 1800 salles et environ 4000 festivals tout au long de l’année dont plus des deux-tiers ont lieu entre le printemps et l’été. Ces événements ont joué un rôle majeur dans la nouvelle équation économique à résoudre depuis les années 2005 / 2006, marquées par le déclin progressif des ventes de disques et un manque à gagner devenu considérable au fil du temps pour les auteurs, compositeurs, interprètes et producteurs. Ainsi l’artiste a-t-il naturellement reporté une large part de ses revenus sur le spectacle, multipliant concerts, créations ou collaborations, y compris en croisant les mondes de la danse, du théâtre, de l’art contemporain ou du cinéma à travers un ciné-mix. La  synchronisation (composition ou vente de titres pour des films, des séries et la publicité) a aussi gagné en importance. Enfin, la fin de l’âge d’or du disque a poussé l’artiste à prendre en main sa carrière en gérant au mieux les droits d’exploitation de ses œuvres ou en les produisant, ne signant parfois avec une maison de disques qu’un contrat de licence ou de distribution.

 

Un processus de création simplifié

Dans un marché français toujours en croissance en 2019, évalué par le SNEP à 772,5 millions d’euros, le support physique (CD et vinyle) représente encore 230 millions face aux 395 millions du numérique. Les droits voisins (124 millions) et la synchronisation (23 millions) bouclent ce budget. Depuis deux ans, les revenus du numérique ont dépassé ceux du physique et témoignent d’un passage de témoin enfin effectif bien que l’ensemble du marché de 2019 n’atteigne même pas la moitié de sa santé insolente de 2002. Peu importe car les jeunes artistes d’aujourd’hui n’ont pas connu cet âge d’or et intègrent dès leurs débuts les conditions nouvelles pour mener une carrière. Non seulement le home studio et l’ordinateur ont simplifié le processus de création et abaissé le coût de l’enregistrement mais Internet a permis de raccourcir les intermédiaires pour la promotion et la diffusion de sa musique, tout en interagissant avec sa communauté de fans via les réseaux sociaux. Le clip est devenu un outil de promotion dont le coût à considérablement baissé. Il permet de diffuser mondialement un titre et d’en mesurer directement l’impact. Si la musique urbaine (rap, R’n’B, soul) pèse autant sur le marché français, c’est parce que ses artistes ont su jouer de ces nouveaux outils et y véhiculer leurs codes. Résultat, le SNEP comptabilise 88 albums de musiques urbaines dans son top 200 de l’année 2019. Les succès de Jul, PNL, Nekfeu, Ninho, Soprano, Lomepal, Aya Nakamura ou Maître Gims témoignent de la richesse du genre mais aussi de sa reprise en main par la scène française après une domination historique des Américains. Cette réussite s’accompagne d’une autre, plus récente : le succès à l’export. Zaz, Angèle, Polo & Pan ou Jain figurent parmi ceux qui ont fait tomber les frontières derrière la superstar des platines David Guetta.

 

Pas de concerts, pas de revenus.

Ces bonnes nouvelles s’accompagnent d’un dynamisme de la chanson pop, qu’elle se métisse légèrement au rap comme dans le cas d’Angèle, grand succès de 2019, ou qu’elle reste plus fidèle à la variété (M. Pokora, Kenji Girac). La politique de quotas à la radio instaurée en 1986 continue de porter ses fruits et a même permis une plus grande diffusion d’artistes francophones et de titres entrés en playlists entre 2018 et 2019, toujours selon le SNEP.

 

Ce bilan très encourageant révèle aussi à quel point l’artiste de 2020 se doit d’être polyvalent et attentif à la diversification de ses revenus. Outre les montants des ventes physiques et des sites de streaming, il peut compter sur les droits de diffusion en radio ou en télévision, ce qui représente entre un quart et la moitié de ses revenus quand une radio comme France Inter ou une chaîne comme M6 le playliste. Cette part sera peu affectée par la baisse d’activité due à l’épidémie, contrairement aux revenus des ventes de disques, en forte chute du fait de la fermeture des magasins et de la seule vente en ligne. L’annulation des spectacles a pour sa part conduit à un arrêt net des revenus des concerts et à une incertitude face à l’avenir et à une hypothétique date de reprise du live tandis que les DJ ont aussi cessé de se produire en soirée du fait de la fermeture des clubs. Quant aux auteurs/ compositeurs et éditeurs non éligibles à l’intermittence, ils seront pénalisés une seconde fois, la fermeture des lieux de diffusion les privant de la perspective de toucher des droits d’auteur dans un an et au-delà.

 

Pour les artistes intermittents du spectacle, l’assurance chômage a pris le relais afin de les indemniser. Ceux qui ont pu justifier de 507 heures de travail ou de 43 cachets avant la mi-mars ont pu renouveler leurs droits pour un an. En revanche, ceux qui comptaient sur la période printemps-été des concerts et festivals afin d’assurer le quota nécessaire risquent de se retrouver sans ressources dans les prochains mois. D’autant que rien ne garantit que les structures organisatrices de concerts ressortiront indemnes. Les intermittents du spectacle qui avaient écrit à Emmanuel Macron pour témoigner de leur crainte d'un « tsunami social et culturel » et réclamer une « remise des compteurs à zéro » ainsi qu’une « année blanche » à compter de la réouverture totale des salles ont été partiellement entendu. Le Président de la République a acté le principe d’une prolongation automatique des droits des intermittents jusqu’à l’été 2021.

 

Des concerts en ligne

Beaucoup d’artistes ont profité du confinement pour donner des concerts en ligne à la maison, retransmis sur les réseaux sociaux, parfaits pour diffuser un message de respect de confinement et rester en contact avec leur communauté de fans, en attendant la reprise. Toutes les activités prévues ces prochains mois, des séances d’enregistrement de disques aux primes de commande en passant par les résidences, la publicité, ou les tournages de clip, ont été annulées, hypothétiquement reportées, et représentent autant de manque à gagner ou de budgets réduits pour les artistes. D’autant que le futur semble incertain pour l’ensemble du monde musical car nul ne sait encore quand rouvriront les salles de spectacle et quelle sera la solidité financière des structures organisatrices. Au-delà des artistes, ce sont tous les maillons indispensables à la chaine de la musique et leurs partenaires, souvent nécessaires au bouclage des projets, qui devront se relever de la crise que la France a traversée.

 

Pascal Bertin