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Enseignement à distance : les profs de musique face au confinement

Apprentissage musique à distance
©silverkbalck

 

Confrontés à la fermeture des écoles et des conservatoires, les enseignants de musique s'organisent pour maintenir les cours, à l'aide des outils numériques.

 

Comment continuer d'enseigner la musique en période de confinement ? À la mi-mars, la question s'est brutalement posée aux milliers d'enseignants confrontés à la fermeture, pour cause de pandémie, des conservatoires et des écoles de musique. Très vite, une solution par défaut s'est dessinée : maintenir le lien avec les élèves grâce à Internet.

 

Visioconférence par Skype, WhatsApp ou Zoom, échange de fichiers audio ou vidéo par mail, utilisation de plateformes collaboratives : toute la corporation a été forcée du jour au lendemain de se mettre au tout-numérique. Une transition difficile, voire un vrai casse-tête, pour beaucoup d'enseignants.
« La première semaine a été assez décoiffante, nous raconte Gaëlle Vitureau, professeur de flûte traversière au Conservatoire de Manosque, qui nous avoue avoir vu le nombre de ses heures de travail s'envoler depuis le confinement. Les élèves doivent s'organiser avec les parents qui sont souvent en télétravail, et ils sont déjà beaucoup occupés avec le travail scolaire. Et comme il n'y a parfois qu'un seul ordinateur pour toute la famille... »

 

Pour certains professeurs, continuer à travailler efficacement est chose quasi impossible. Domenico Severin, qui enseigne l'orgue au Conservatoire d'Asnières et au Centre culturel de Courbevoie, n'a plus accès à l'instrument qui lui sert à faire cours, celui-ci se trouvant dans une église. « Les élèves peuvent s'entraîner chez eux au clavier, mais un piano n'a pas toutes les caractéristiques de l'orgue, déplore-t-il. Ça va être très compliqué. »   

 

« Par vidéo, c'est beaucoup plus difficile de travailler sur la technique, renchérit Camille Taver, qui donne des cours individuels de piano à Paris, dans la mesure où on ne peut plus faire sentir précisément les choses aux élèves ». *
« Comment juger du doigté d'un enfant, se désole quant à lui Ricardo Alatorre, prof de guitare à Paris également, dans les cas où la connexion est mauvaise, où l'image saute et où le son est médiocre ? »
Difficile, dans ces conditions, de continuer comme si de rien n'était des cours de chorale ou de musique d'ensemble. Et certains redoutent qu'un écart ne se creuse entre les élèves qui ont la possibilité de travailler chez eux et les autres.

 

Innovations à foison

 

Mais pour la grande majorité des enseignants, pas question de baisser les bras. « Le plus important, c'est que les élèves maintiennent un lien avec l'instrument, et qu'ils n'oublient pas la musique dans ce moment difficile », estime Domenico Severin. Quitte à faire des pas de côté, par exemple en se concentrant moins sur la technique pure, et davantage sur la compréhension des œuvres. Avec ses élèves de piano, Camille Taver essaye désormais d'axer ses cours sur l'analyse musicale et de développer la réflexion sur la composition.

 

 

Il n'est pas le seul : depuis le début de confinement, les enseignants rivalisent d'inventivité pour adapter leurs méthodes. Vidéos faites maison (comme ici celle des professeurs du Conservatoire à Rayonnement d'Angers), fiches pratiques, tutoriels, partitions, quizz, défis créés par leurs soins se multiplient.

 

Les logiciels et applications en ligne s'avèrent alors de précieux auxiliaires. Comme beaucoup de professeurs, Gaëlle Vitureau a mis en place pour ses élèves un Padlet, une sorte de mur collaboratif sur lequel on peut épingler divers types de ressources : liens, photos, fichiers audio ou vidéo organisés pédagogiquement. « Avec le confinement, j'ai fait des progrès en informatique fulgurants, s'amuse-t-elle. Et le Padlet, je vais le garder comme outil plus tard, c'est sûr ».

 

Une manière de voir le côté positif de la situation. Marie-Aline Bayon, qui porte le projet de l'école connectée à l'école Solaure de Saint-Etienne, va même plus loin : pour elle, dans la relation des professeurs au numérique, il y aura un avant et un après le coronavirus.
« Evidemment, on traverse une crise terrible, mais c'est une crise qui peut avoir des effets bénéfiques pour notre corporation, nous explique-t-elle. On assiste à un véritable foisonnement d'idées du côté des enseignants. Sur le plan pédagogique, ça va être un tournant, à condition que toutes ces idées ne restent pas lettre morte après la fin du confinement ». « Il ne s'agit pas de passer au 100% numérique, bien sûr, mais il faut que ce soit un point d'appui pour réfléchir à la façon dont va évoluer notre métier », ajoute Marie-Aline Bayon, qui insiste sur l'engouement des jeunes élèves pour ces nouveaux outils.

 

L'échange autour des pratiques numériques

 

En attendant le retour à la normale, les enseignants utilisent les réseaux sociaux afin de maintenir le contact entre eux, mais aussi pour partager leurs expériences d'enseignement en ligne. Thomas Seyssel, professeur de trompette au Conservatoire Rayonnement départemental de Bourg-en-Bresse, a ainsi créé un groupe Facebook sur l'enseignement artistique à distance qui réunit aujourd'hui plus de 7000 membres. « Comme beaucoup de collègues, nous explique-t-il, je me suis retrouvé démuni face à la situation. Et je me suis dit qu'il fallait imaginer un lieu pour échanger des propositions concrètes ».

 

C'est un succès : chaque jour, les membres échangent expériences, ressources en ligne et conseils pour continuer à exercer leur métier.
Un moyen de s'épauler pour une corporation « beaucoup plus soudée qu'on ne veut bien le croire », dixit Thomas Seyssel, qui se réjouit de la dimension collaborative du groupe. Pense-t-il lui aussi que le recours obligé à l'enseignement à distance va bouleverser le métier ? « Beaucoup de profs sont très contents de trouver des réponses adaptées à la période de confinement, estime-t-il. Mais ça ne peut pas remplacer un cours traditionnel. La plupart n'ont qu'une hâte, c'est de retrouver leurs élèves en présentiel. Et moi le premier : mes élèves me manquent ! »

 

Pierre Ancery