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L'intelligence artificielle appliquée à la musique est à nos portes

A quoi ressemblera la musique du futur ?

 

Tout va vite et « il est important que les professionnels prennent la parole sur des sujets d’anticipation, sachant que la culture a souvent été un laboratoire, et que la musique est un lieu d’expériences privilégiés pour les nouvelles technologies », explique Boris Vedel, directeur du Printemps de Bourges, dont la quarante-et-unième édition s’est ouverte le 18 avril.
« Les champs d’innovation sont très larges, poursuit Boris Vedel. Nous avons pour cela imaginé des « Rendez-vous de demain », rencontres ludiques, informelles, qui rassemblent des philosophes, des artistes, des juristes, des producteurs ».

 

IA
(c) Laurent

 

La première rencontre consacrée à l’Intelligence Artificielle (IA), a eu lieu jeudi 20 avril. Elle a été organisée avec Sacem Université, un département de la Sacem créé en 2015 afin de mener des réflexions prospectives, de constituer des dossiers pédagogiques ou encore de diffuser la mémoire de la musique (un cycle et une exposition consacrés au mouvement punk est également au programme à Bourges).

 

Les projets d’Intelligence Artificielle appliquée à la musique se multiplient : Google Magenta, Flow Machine de Sony, Watson Beat d’IBM… Les « machines apprenantes » (machine learning) manient des algorithmes capables d’analyser des masses de données (big data). Mais pour quels usages ?
Il devient aisé d’imaginer des machines « composantes » tout autant que des artistes virtuels ou des spectacles en hologramme présentés en simultané dans plusieurs lieux ou pays, des possibilités festivalières que Boris Vedel trouve « tout aussi excitantes que celle d’une création en scène entre un musicien et une machine ».

 

Intelligence artificielle et œuvre de l’esprit

 

Selon Claire Giraudin, directrice de Sacem Université, ces bouleversements posent d’ores et déjà des questions pratiques aux sociétés d’auteurs.
Précieux pour la reconnaissance des œuvres sur internet ou l’amélioration de la collecte d’informations, ces condensateurs de données peuvent « servir à la clientèle autant qu’aux créations artistiques » explique Claire Giraudin. Mais si un algorithme compose une musique, est-ce encore une œuvre de l’esprit ? Qui peut en percevoir les droits ?  Un logiciel aux capacités intelligentes est-il l’égal d’un piano ?
« La qualification d’œuvre de l’esprit requiert une intervention humaine, précise la juriste Alexandra Bensamoun. L’œuvre porte l’empreinte de l’auteur. En droit français par exemple, une personne morale ne peut être auteur, il doit y avoir une personne physique ».

Peut-on alors imaginer une nouvelle catégorie ? « Une personne robotique ? Ce serait une impasse » estime la juriste.
« Il ne faut pas tordre les concepts, sinon on les détruit. On pourrait cependant réfléchir à un statut particulier pour les sociétés qui investissent dans la mise au point des systèmes d’Intelligence Artificielle, comme c’est le cas pour les producteurs des bases de données ».

 

Un logiciel de composition

 

La société Hexachords est en train de finaliser Orb Composer, un logiciel intelligent capable de composer de la musique.  
« Mais cette Intelligence Artificielle fait des propositions en laissant la main et le choix au compositeur », explique Mathieu Calvo, directeur du développement commercial de la start up. L’algorithme a la capacité d’ingurgiter toutes les règles musicales, de déterminer ce qui est joyeux ou triste. Il est apte à déterminer quel process est mis en place par le compositeur quand il travaille, des choix techniques jusqu’aux choix inconscients, et peut les modéliser. L’intérêt d’un tel logiciel est de délivrer l’artiste des taches fastidieuses comme la composition note par note, ou la conception d’arrangements ou de suites mélodiques qui ne fonctionnent pas au final et qu’il faut recommencer».

 

Orb Composer a été conçu pour la musique orchestrale, et son ergonomie élaborée avec l’aide de compositeurs de musique pour l’image, ou des compositeurs de musique contemporaine, tel Gaël Tissot.
Si pour Orb Composer, c’est l’artiste qui pilote la machine, le projet Magenta de Google privilégie les performances d’une « machine learning », un logiciel qui apprend à partir des données qui lui sont fournies et qu’elle analyse après les avoir stockées. « Cela a ses limites, commente Mathieu Calvo, tous les éléments ne peuvent être appréhendés,  une partition ne peut être coupée de son contexte ».

 

Créé il y a deux ans, par Marc Gonnet, transfuge d’Europe 1 et de Lagardère Active, et par Eric de Rugy et Olivier Abitbol, Delight est une entreprise de marketing digital qui cible l’amateur de musique. La start-up analyse et mutualise les données de transaction des billetteries (FNAC ou Digitick) et celles des producteurs de spectacles. 40% des places de concert restent invendus, « le plus souvent parce que les gens n’ont pas été prévenus à temps », explique  Marc Gonnet.

Delight passe au peigne fin les goûts des usagers des réseaux sociaux ou des abonnés de la Fnac par exemple cherchant à « aller au plus près du consommateur. Nous voyons ainsi comment Netflix agit comme un moteur de recommandations ». Les garanties de confidentialité ont été prises, rassure Marc Gonnet. Mais ne craint-il pas de réduire la nécessaire diversité du spectacle vivant en allant dans le sens de la culture de masse la plus rentable ? « Au contraire, en définissant des profils très précis, nous pouvons amener des amateurs du Hellfest et de hard-rock à écouter du Oum Kalsoum, les aider à sortir de leur bulle ».

 

Une machine à créer des styles

 

Selon Jan Ghazi, directeur artistique, les machines intelligentes ne sont pas plus périlleuses que le « formatage imposé déjà par les gens de radio qui se sont focalisés sur les formats « qui marchent ». On peut imaginer qu’une machine fabrique des tubes, mais… Le Watson Beat d’IBM analyse toutes les données disponibles les thématiques, les accords. Un producteur s’en est inspiré, cela n’a rien donné. Et puis, les accidents, le flair sont fondamentaux. Dans les années 1960, les tubes étaient fabriqués par des orchestres. Puis est arrivé sans prévenir Bob Dylan sa guitare, son harmonica. Tout a changé».

Jan Ghazi a travaillé avec Sony Computer Science Laboratories (Sony CSL), spécialisé dans l’Intelligence artificielle dans tous les secteurs, et dirigé par un grand amateur de musique, François Pachet. Sony CSL a imaginé le Flow Machine, et son Composer, capable de créer des « styles ».
On lui doit notamment la création d’une chanson façon Beatles, Daddy’s Car, élaborée à partir de l’analyse du corpus du groupe britannique, avec, en prime, l’introduction d’un programme évitant le plagiat. « Ce n’est pourtant pas une chanson des Beatles. La machine fait des propositions, l’artiste choisit et sa liberté en est accrue ». Jan Ghazi a ainsi effectué avec le musicien électronique Pedro Winter un remix sur une série d’accords proposés par un ordinateur.  « Pour fabriquer des tubes, on est encore dans une version taylorienne du travail – pour fournir un succès à Rihanna, il y a une équipe de vingt personnes qui triment avec leurs mains. Les start up de l’Intelligence Artificielle mettent parfois la charrue avant les bœufs, parce qu’elles ont besoin de lever des fonds ». 

 

 

Véronique Mortaigne

 

En savoir plus

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