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À l’Ircam, des chercheurs travaillent à vous dégourdir l’oreille.

Mais que bricole-t-on vraiment à l’Ircam ? Quelles inventions sonores – précieuses et fondamentales – quelles œuvres ont vu le jour entre les murs de cette institution créée par Pierre Boulez, dans les années 1970 ? Pour en avoir le cœur net, nous avons pénétré l’antre secret de cette usine à sons. Reportage.

 

© Philippe Barbosa

Nous voici au cœur de Paris. Le Centre Pompidou arbore fièrement sa tuyauterie. Sur la place Stravinsky, qui jouxte son parvis, la fontaine aux sculptures poétiques de couleurs vives, signées Tinguely et Niki de Saint-Phalle, ravit enfants, touristes et Parisiens… Mais le savent-ils ? Juste au-dessous de leurs flâneries, en souterrain des terrasses de café, s’invente, en toute discrétion, la musique de demain. Créé en 1970 par le compositeur de musique contemporaine Pierre Boulez, sur l’impulsion du président de la République Georges Pompidou, l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam) s’impose comme un lieu phare de la création, qui allie recherches scientifiques et musicales. Imaginé notamment dans le sillage des travaux des compositeurs français Pierre Schaeffer, père de la musique concrète, et Pierre Henry, pionnier des musiques électroniques, ce royaume des sons souffre pourtant d’un déficit d’images. Au final, nul ne sait vraiment ce qui se trame entre ses murs. « Souvent, des sons ultra populaires, des inventions précieuses sont nées ici, et nul ne le sait », abonde le directeur de l’Ircam depuis 2006, le musicien et philosophe Frank Madlener.

 

Les maths appliquées à la musique

© Philippe Barbosa

Pour tenter d’en percer les mystères, franchissons la minuscule passerelle qui mène à l’entrée de l’institution. Ici, à l’étage, dans sa médiathèque, base de données encyclopédique sur les compositeurs contemporains, nous croisons Carmine Emanuele Cella. Titulaire de deux doctorats – mathématiques et musique –, ce compositeur conjugue ses deux passions. Pour l’Ircam, en 2013, il a créé Reflets de l’Ombre, une pièce pour grand orchestre et électronique. Pour l’expliquer sommairement, son système informatique analyse le son des instruments, pour en livrer une imitation live… Jusqu’à ce que l’électronique, devenu indépendant, délivre sa propre vision musicale. A grand renfort de schémas, il explique aussi ses travaux sur les instruments « augmentés », dans Inside-out (2016), pour trois percussions et un piano. « Grâce à des capteurs et des actionneurs, les percussions diffusent des sons électroniques, voire jouent d’autres instruments, avec leur ‘corps’ comme caisse de résonnance. Un piano parle à travers une grosse caisse, un archet fait vibrer une timbale, etc. ». Infatigable, ce « savant-musicien » planche également sur les sons de Paris, Athènes et Karlsruhe, captés, malaxés, triturés : trois paysages sonores, rassemblés en une pièce unique, Atlas, a sound cartography of Europe, pour un concert simultané dans les trois lieux.*

 

 « L’Ircam est le plus grand laboratoire public au monde dédié à la musique commente Franck Madlener.  C’est un lieu unique où des artistes s’associent à des chercheurs. Les sciences dures – informatique, Intelligence Artificielle, etc. – côtoient des questions éthiques, esthétiques, philosophiques. Un alliage fascinant pour l’humanité. »

 

À l’Ircam, l’étude du sourire dans la voix

© Philippe Barbosa

L’Ircam développe aussi des outils concrets, en prise directe avec notre quotidien. Au sous-sol, Nicolas Misdariis, responsable du laboratoire « Perception et design sonore » œuvre dans une minuscule pièce. « J’étudie la manière dont on va comprendre les sons, les intégrer dans nos systèmes psychologiques et émotionnels, les coder dans notre mémoire, les catégoriser », explique ce docteur en acoustique pour qui la sémantique des sons ne possède aucun secret. Ainsi connaît-il les raisons qui nous rendent heureux à l’écoute d’un chant d’oiseau. Parmi ses travaux, il perce, par exemple, le mystère de ce que les mélomanes nomment « son chaud ». « Dans des cabines insonorisées, je demande à une foule de cobayes, de choisir le plus « chaud » entre deux signaux sonores, A et B, déclinés selon une multitude de combinaisons, avec des stimuli qui varient selon des paramètres précis… J’en tire ensuite des conclusions scientifiques ». Nicolas Misdariis étudie aussi…le « sourire dans la voix » ou effectue des recherches sur la « saillance » : dans une scène donnée, par exemple la rue, il cherche à comprendre comment un son ressort, afin d’attirer l’attention parmi une multitude de bruits. Ici commence le côté « design ». Avec des compositeurs, il conçoit, par exemple, les signalétiques sonores en tissu urbain – klaxon d’un bus, alarme du métro, etc. –, le son des applications d’un téléphone, etc. Il a travaillé sur le bruit de « moteur » de la voiture électrique de Renault et planche sur les sons du futur véhicule autonome Symbioz.

 

De précieux outils pour les musiciens

Snail © Philippe Barbosa

« L’Ircam fabrique de nombreux prototypes précise Frank Madlener. Cette économie mixte, cet activisme avec le monde de l’entreprise, complète les subventions que nous recevons de l’État pour nos recherches ». L’Ircam intéresse aussi les particuliers, musiciens et/ou mélomanes. En témoignent les activités de Frédérick Rousseau, compositeur, responsable de la valorisation industrielle, au CV impressionnant. Après avoir travaillé dans le premier magasin d’instruments électroniques en France, il collabore en Chine en 1981 avec Jean-Michel Jarre puis avec le compositeur Vangelis pour la bande originale de Blade Runner (1983) et 1492 (1991). Depuis 2008, Frédérick Rousseau développe, à l’Ircam, des outils « grand public ». « Nos technologies, jusqu’alors confinées aux laboratoires, méritaient d’arriver sur les marchés de la musique, du cinéma, de la télé et des jeux vidéo », argue-t-il en dévoilant sur Qwant Music, un outil pour « définir la musique ». D’une chanson donnée, une application décrit avec précision le tempo, la métrique, la complexité rythmique, la tonalité, la dynamique, le genre, l’humeur, la voix, l’instrumentation, etc. « Une banque de donnée exhaustive pour la musique aux quatre coins du globe ! », se réjouit-il. Autre invention, l’application « Snail », « l’accordeur le plus précis au monde », qui propose un système de visualisation de la musique en cercle, avec octaves, contenus harmoniques, etc. Précieux pour les musiciens ! Ou encore cet outil de transformation des voix – pour bloquer la glotte, la mélodie, changer une femme en homme et vice-versa. « Très utile pour la TV, les dessins-animés ou métamorphoser les voix d’agents spéciaux », précise-t-il à grand renfort de démonstrations hilarantes ! Quant à Spat Revolution, il s’agit d’un logiciel qui spatialise jusqu’à 350 haut-parleurs, pour donner une sensation de distance ou de proximité du son, essentielle dans les jeux vidéo ou le 7e art. Une technologie utilisée par Luc Besson, Pixar ou Warner et aujourd’hui accessible au grand public.

Frédéric Rousseau © Sébastien Calvet

 

Du quatuor au dance-floor

Matteo Franceschini © J. Salvi

Retour en sous-sol, juste à côté de la salle anéchoïque, chambre sourde au silence quasi parfait : dans un studio de répétition, un quatuor classique – deux violons, un alto, un violoncelle – s’initie aux samples et aux pédales, sous l’œil avisé du compositeur Matteo Franceschini, alias TOVEL, sacré Lion d’argent à la Biennale de Venise 2019. Son travail se situe à la croisée des chemins, entre musiques savantes, rock et théâtre. Derrière son ordinateur, il travaille en live sur une œuvre, programmée lors du prochain festival ManiFeste de l’Ircam. La pièce, Opus, interroge les rapports entre la danse et la musique contemporaine. Ainsi s’envole-t-elle de l’atmosphère feutrée d’un « concert classique » à l’énergie sauvage du dancefloor, du récit musical onirique à la scène électronique débridée. Dans cette pièce, intégralement écrite pour retracer la complexité de la pensée, un quatuor à cordes, symbole de la musique savante, dialogue avec des ordinateurs, des vidéos et de la lumière, un décor virtuel en 3D conçu par la société 1024 architecture. Ancien étudiant de l’Ircam, Matteo Franceschini vante les mérites de l’institution : « Ici, le développement de nouvelles technologies, de lutheries, s’avère essentiel ! Certaines fois, des projets tombent à l’eau. Mais d’autres ouvrent des portes fondamentales… »

 

À l’Ircam, tous les sons s’inventent, du plus audacieux au plus populaire. Désormais, lorsque vous passerez place Stravinsky, prêtez attention. Sous vos pieds, des chercheurs travaillent à vous dégourdir l’oreille.

 

Anne-Laure Lemancel

 

Site de Carmine Emanuele Cella : www.carminecella.com

Site de Matteo Franceschini : www.matteofranceschini.com

*À Paris : le 10 décembre 2019 au 104