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« Women in Live Music » braque les projecteurs sur les femmes backstage

Avez-vous déjà vu des femmes ingénieures du son ? Backliner ? Rigger ? Stage Manager ? Light designer ? A priori, rarement. Ces métiers de la musique live, aux noms souvent anglophones et hermétiques, sentent bizarrement la testostérone… D’ailleurs, à leur simple évocation, l’image d’Epinal veut que l’on imagine une bande de techniciens virils et en sueur, qui s’activent backstage pour faire vivre le concert. Et pourtant, dans ce milieu, elles existent bel et bien, mais sont peu nombreuses : en Europe, moins de 10% de femmes travaillent dans la production de concerts. Il y a deux ans, l’ingénieure du son danoise Malle Kaas a créé une plateforme européenne, à destination de ces femmes « invisibles » qui travaillent en coulisse sur les concerts live. Women in Live Music se veut être un espace de liberté pour permettre à ces femmes de se rencontrer et échanger.

 

© DR

Quel métier exercez-vous dans les coulisses de la musique live et pourquoi ?

Malle Kaas : Je suis ingénieure du son sur les concerts depuis 20 ans de manière discontinue. J’ai ainsi fait un break de douze ans. Mon père, ingénieur, inventait et rénovait tout un tas de bricoles dans son établi. Avec mes deux frères, on l’aidait dans ses travaux, pour gagner un peu d’argent de poche. On faisait de la soudure, on réparait des câbles, etc. J’ai été familiarisée avec la « technique », l’électronique, dès l’enfance ! Et puis, en famille, on a toujours écouté tout un tas de musiques, tout le temps et partout, que ce soit Abba, les Sex Pistols ou du classique. Du coup, lorsque j’ai dû choisir un métier, j’ai combiné ces deux passions. Mes parents, hyper enthousiastes, m’ont encouragée. A l’époque, il n’y avait pas d’école d’ingénieurs du son au Danemark. J’ai donc appris le métier sur le tas, au contact de mes collègues, tous des garçons !

 

Peu de femmes officient en effet comme ingénieures du son. Comment avez-vous vécu le fait d’exercer un métier perçu comme davantage « masculin » à vos débuts ?

Aujourd’hui, sur 700 ingénieurs du son recensés au Danemark, on dénombre seulement neuf femmes ! Mais lorsque j’ai commencé, j’étais la seule ! Les réactions de mes collègues ont été bienveillantes. J’étais dans le même temps, soumise à beaucoup d’attentions, du simple fait que j’étais une fille. J’étais regardée comme une « bête curieuse » : c’était très intimidant pour moi, ça me mettait la pression ! Et de façon concrète, je n’ai jamais osé, jusqu’à récemment, faire du mixage parce que j’aurais été encore plus « visible ». Et puis, tout simplement, je pensais que ce n’était pas pour moi, que c’était réservé aux hommes…

 

Sur quels constats avez-vous décidé de créer la plateforme Women in Live Music (Wilm) ?

J’ai commencé à travailler il y a sept ans sur une autre organisation, à destination des femmes ingénieures du son. Et puis, en 2017, j’ai voulu élargir le champ d’action, en créant cette plateforme européenne. Elle réunit toutes les femmes qui œuvrent dans l’ombre, dans ce secteur de la musique live : des ingénieures du son, donc, mais aussi des tours managers, des stages managers, des designers lumière, des backliners, des riggers, des conductrices de camion, etc. D’après nos études, avec ma co-directrice, Hannah Brodrick, localisée au Royaume-Uni, on dénombre en Europe, sur l’ensemble de ces « artisans du concert live », moins de 10% de femmes ; et au Danemark, moins de 2%... Parmi ces femmes, certaines s’accommodent bien du fait d’être isolées. Mais d’autres ont besoin d’échanger avec leurs homologues. L’attention exagérée que j’ai subie il y a une vingtaine d’années, pèse toujours autant sur les épaules des filles. Ce focus permanent fait que tu te mets plus facilement la pression, que tu te forges des ambitions parfois difficiles à atteindre. En tant que fille, tu dois souvent être parfaite, au sommet. Il y a tellement de compétition dans ce secteur ! Chacun essaie d’être meilleur que son voisin. Et pour certains garçons – pas tous, heureusement ! –, il est beaucoup plus simple de « challenger » une femme, réputée plus « fragile ». Et voici pourquoi j’ai créé cette plateforme sur le web : pour ouvrir un espace de sécurité où chacune de nos membres (voir l’impressionnante « crewlist » de 2500 membres, ndlr), puisse se sentir en confiance, bénéficier d’inspirations ou de conseils, etc. Enfin et surtout, je veux rendre hommage et mettre en lumière ces femmes qui officient en coulisses.

 

Pourquoi, selon vous, y’a-t-il aussi peu de femmes dans ces professions ? Dans quels métiers souffre-t-on particulièrement de ce manque de diversité ?

Les femmes ne savent tout simplement pas qu’il existe, pour elles, toutes ces options de métiers. Ce phénomène s’explique en partie parce qu’il existe peu de femmes qui puissent faire office de modèles et ouvrir la voie. Nous essayons d’y remédier, en mettant en lumière celles qui travaillent dans ce domaine. Au Danemark, par exemple, il n’existe aucune femme backliner (celui ou celle qui s’occupe, sur scène, de la maintenance et de l’équipement des équipements de l’artiste : instruments et périphériques, ndlr), ni aucune femme « rigger » (celui ou celle qui met en œuvre des systèmes d’accroche et de levage de matériels scéniques, ndlr).

 

A quoi sert concrètement votre plateforme, Wilm ?

Elle sert avant tout à se rencontrer, à se connecter, à faire en sorte que les femmes soient davantage visibles dans cette industrie. La plateforme peut avoir plusieurs vocations : envoyer des bonjours, rencontrer ses homologues lorsqu’on est en tournée, demander des tuyaux, poster des offres d’emploi, aller boire un verre si l’on est dans la même ville, etc. Bref, rompre l’isolement !

 

Quels événements organisez-vous en dehors d’Internet ?

On propose des workshops sur différentes thématiques – microphones, haut-parleur et systèmes audio –, des meet-up réguliers, des masterclass, une visite des backstages du concert de Britney Spears à l’O2-Arena, à Londres, etc. Dans chaque pays – onze au total –, nous avons aussi nos ambassadrices locales, car nous jugeons extrêmement important de se rencontrer dans la vraie vie. Ces ambassadrices constituent des relais précieux pour organiser des événements sur place et donner des conseils aux techniciennes de passage.

 

Surtout, le 17 décembre, se tiendra la Wilm Award Party, qui récompense uniquement des femmes. Lors des Awards classiques, il y a souvent un maximum de trois femmes récompensées – moins de 5% ! Nous tâchons de réparer cette injustice !

 

En mai dernier, le Spot Festival, au Danemark, a fait appel à vous pour diriger une scène…

En effet, ce festival qui attire environ 30 000 visiteurs, nous a demandé de nous occuper d’une scène avec une équipe 100% féminine. Ainsi, nous avons réuni une quinzaine de femmes-techniciennes, originaires de toute l’Europe. Cette expérience a constitué une formidable vitrine pour toutes ces femmes des coulisses : l’occasion de révéler nos compétences et nos savoir-faire.

 

Les hommes sont-ils exclus de cette aventure ?

Pas le moins du monde. Nous n’avons, en aucun cas, ce slogan : « Women only ». Avant tout, nous visons la diversité. Et beaucoup d’hommes viennent nous dire qu’ils seraient ravis d’avoir davantage de femmes dans leur équipe.

 

De quoi rêvez-vous, à terme ?

Je rêve que l’on considère comme normal d’avoir des femmes dans certains métiers du live. Je rêve que les équipes mixtes soient la norme, et surtout que le genre ne soit plus un critère de sélection ni un sujet d’observation.

 

Propos recueillis par Anne-Laure Lemancel