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Superviseur musical : un métier qui s’impose

Pour la première fois en 2017, l’Académie de la télévision américaine a créé une nouvelle catégorie d’Emmy afin de récompenser le meilleur superviseur musical. Née aux États-Unis où le marché de la musique à l’image est florissant, la profession de superviseur musical gagne peu à peu ses galons en France. Elle recouvre toutefois des réalités différentes de part et d’autre de l’Atlantique. 

 

©Jag_Cz

 

Le superviseur musical est devenu un personnage tout puissant qui maitrise la chaîne musicale de bout en bout. Il tisse la toile de ce qui intervient « derrière le rideau » finissant par constituer une bande sonore.

Dans un monde dominé par l’image et le numérique où les besoins en musique sont devenus immenses et où la synchronisation représente une part grandissante des revenus de l’industrie musicale, le superviseur est devenu en France l’interlocuteur incontournable des « synchros ».

Chargés de placer la musique à l’image - dans les films, documentaires, séries, téléréalité, jeux télévisés, jeux vidéo, habillages de chaîne, publicité...-, les responsables « synchro » qui ont  intensifié leur présence au sein des maisons d’édition et des labels, font de plus en plus appel au superviseur musical.

 

Un champ musical complexifié

 

Elise Luguern est sortie des rangs d’Europa Corp, l’une des premières compagnies de cinéma à avoir intégrer une division musique.
Elle a fondé en pionnière la société de supervision musicale Explosante Fixe en 2010, tandis que Pascal Mayer, venu des majors du disque, créait Noodles (Supervision).

 


 

Sorte d’artisans couturiers, ils ont accompagné le cinéma français, de Taxi 3 à la Vie d’Adèle pour l’une, des œuvres de Robert Guediguian à celles de Valérie Donzelli pour le second.

« Il y avait comme un tropisme dans le cinéma français qui obligeait à la débrouille, et parfois au maintien du duo réalisateur-compositeur. Mais le champ musical s’est complexifié », explique Pascal Mayer, obligeant à une vision à 360°.

Le «musical supervisor » n’a rien à vendre, mais tout à acheter.
Il maîtrise les budgets, préfère placer un morceau de musique électronique en bruit de fond lors d’une conversation dans un bar plutôt qu’un tube des Rolling Stones, très cher.

 

Il s’assure du « clearing » des droits, qui permet l’exploitation d’une œuvre.
« Un domaine de plus en plus complexe, selon Elise Leguern. Le juridique a pris une place énorme dans ce métier. En mariant l’univers du metteur en scène avec celui des compositeurs, le superviseur musical agit comme une sage-femme. En s’occupant de tout, il donne de l’aisance au réalisateur, et une énorme tranquillité au producteur ».

 

Les Etats-Unis ont, analyse Elise Luguern, développé un cinéma de « producteurs, où tous les domaines d’intervention ont été segmentés, tandis que l’Europe est resté le royaume du cinéma d’auteur », avec priorité donnée aux relations interpersonnelles.

 

Une approche « à la française »

 

« Là-bas, le métier est plus ancien, il est plus collectif, nourri par un pool de spécialistes en chaque domaine, avocats, juristes, ingénieurs du son, etc., coordonnés par le superviseur », explique Pascal Mayer.

 

Il prône une approche qualitative « à la française », à base de diplomatie et de bon goût.  « Le cœur de mon travail est à la fois artistique et psychologique : les réalisateurs ne sachant pas toujours ce qu’ils veulent, je les aide à comprendre ».

 

« En France, le marché évolue positivement, constate Pascal Mayer. Mais ici la musique est rarement centrale. Nous arrivons toujours en dernier, au stade de la post-production, quand tout ou presque a été dépensé et cela dans un contexte où le financement du cinéma est à la peine. »

 

Aux Etats-Unis, le marché de la musique à l’image est florissant, le Graal demeurant le Superbowl, la finale du championnat de football américain, avec ses 100 millions de téléspectateurs prêts à « shazamer » la moindre note et ses 400 millions de dollars dépensés pour des publicités originales, toutes habillées en musique. 
Les séries et la téléréalité sont aussi de grands consommateurs de musique. À titre d’exemple, Joe Brandt music supervisor de Keeping Up With The Kardashians a remarqué qu’il pouvait empiler plus de 120 extraits musicaux différents en 42 minutes.

 

« Créatrice d’univers »

 

« Musical supervisor » de choc, l’Américaine Nora Felder se définit comme une  «créatrice d’univers » au service des réalisateurs, des producteurs et artistes qui font appel à son flair musical.

 


 

Invitée par le MaMA (Marché des musiques actuelles) qui s’est tenu du 18 au 20 octobre à Paris, la Californienne d’adoption a bâti l’identité musicale de séries telles que Ray Donovan et Californication sur NBC ou Stranger Things créée pour Netflix.

« Ma tâche, dit-elle, ne se limite pas à l’art de placer la chanson la plus forte au bon moment, ce qui est déjà un talent en soi. Mais elle nécessite une étude de caractère, une plongée en profondeur pour choisir une musique qui va faire ressortir les arcanes d’une scène. Je change souvent d’univers, comme un acteur en quelque sorte  ».

Nora Felder aura suivi le destin des 429 chansons qui émaillent les sept saisons de Californication, covers ou originaux, créations de groupes de rock indies inconnus ou reprises de tubes, des années 1940 à aujourd’hui.
« Avec quelques miracles, comme l’arrivée du rappeur RZA dans la saison 5, et la négociation, réussie, des droits de Dazed and Confused de Led Zeppelin. Une négociation dure car Jimmy Page et Robert Plant étaient très exigeants en terme de positionnement artistique ».

 

Pour Stranger Things, Nora Felder a demandé aux compositeurs de musique de film Kyle Dixon et Michael Stein de donner le ton à une série qui oppose des adolescents à des monstres.
Mais elle a aussi bâti une stratégie narrative autour de Should I Stay or Should I Go de The Clash. « Il a fallu les convaincre en insistant sur le fait que la série traitait également de la famille et de l’amitié, et pas seulement de  mondes parallèles».

 

Revaloriser la musique

 

Mary Ramos a supervisé huit des films de Quentin Tarentino, dont Reservoir Dog et Django Unchained.

 

« Nous ne sommes ni des sacs à chansons ni des DJ, précisait-elle en juin au Midem de Cannes. Notre rôle est de revaloriser la musique. De marier, de convaincre John Legend de coller sa musique à des séquences très gore comme sait les filmer Quentin Tarentino ».

 

Pour Django Unchained, Mary Ramos aura réussi à entrelacer parfaitement des citations d’Ennio Morricone ou de James Brown, des rap de Tupac Shakur et Rick Ross à des chansons italiennes.

 

Véronique Mortaigne