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Les artistes et leurs fans

Le site marketingmusical.fr présente ainsi l’artiste entrepreneur : « Ce sont vos fans les plus engagés qui dépenseront le plus dans votre discographie, votre merchandising ou encore vos concerts. Ce sont vos fans les plus fidèles qui feront découvrir aux autres votre musique, tels de vrais ambassadeurs. Ce sont vos fans les plus impliqués qui vous rappelleront pourquoi et pour qui vous faites de la musique. Mais comment fait-on exactement pour transformer un fan lambda en super fan ? Eh bien, tout se passe au niveau de la connexion que vous créez avec eux ».

 

Le MaMA (Marché des Musiques actuelles) a fait de la relation digitale fans-artistes un des thèmes de sa dixième édition ouverte à Paris le 16 octobre.

 

© Marc Chesneau

 

« Aujourd’hui, acheter un album s’apparente à soutenir une cause, à adhérer complètement à un univers. La fan base est essentielle. Avec les réseaux sociaux, la barrière disparaît, le fan rentre dans l’univers de l’artiste, explique Stéphane Muraire, l’un des fondateurs du label Initial (Angèle, Clara Luciani, Eddy de Pretto, Columbine, Lorenzo…). Mais avant tout, le projet initial doit être fort. C’est ce que j’ai appris de Fauve », groupe de rappeurs surgi en 2013 et vite devenu culte. Stéphane Muraire en fut le bassiste et l’instigateur d’une hyperactivité sur les réseaux sociaux.

« Les outils sont les mêmes depuis dix ans, mais ils se sont adaptés, confirme Stéphane Muraire, qui confirme le succès grandissant d’Instagram, réseau appartenant à Facebook. « Instagram s’est inspiré de l’instantanéité des messages privés sur Twitter et permet à l’artiste de montrer pour de vrai ce qu’il vit. Un « live insta » depuis les loges, c’est vraiment super ».

 

Une relation plus proche

S’aimer, c’est se connaître, affirme Emily Gonneau, cocréatrice de l’agence de communication Nüagency : « Le maître mot est intimité. L’artiste ne vit plus une relation horizontale, distanciée, mais évolue dans un environnement où le retour est immédiat spontané, suscité par de vrais gens. À partir de la personnalité de l’artiste, de sa vision du monde, on va aller chercher une communauté en résonance. La singularité des artistes va devoir fédérer une famille dispersée. Si l’on s’en tient à des données Facebook, si on calcule des moyennes et des tendances –femmes, moins de vingt cinq ans, etc.- pour évaluer une communauté, on a tout faux. Il faut déconstruire la notion de fan base uniforme ».

L’étincelle qui provoque l’adhésion à l’artiste prend des formes disparates : le son, la musique, l’attitude de l’artiste, un concert ou encore une identification sociale. Les millenials ont changé la donne pour le « be yourself ».

Pour la jeune génération d’artistes nés avec les réseaux sociaux et les smartphones, l’exercice est facile selon Stéphane Muraire. Angèle, (2,2 millions de followers sur Instagram, 600 000 exemplaires de Brol écoulé depuis sa sortie fin 2018), est un exemple en la matière. « Elle gère tout toute seule, c’est un territoire où personne n’a le droit d’entrer, même pas son label. Angèle dévoilait sa vie à ses amis et proches avant son succès, elle a continué en tissant un vrai lien affectif avec ses fans. Elle regarde les cœurs, les likes, les émojis, les commentaires, tout ». Elle répond en message privé (MP) renforçant la proximité avec ses fans.

 

© Marc Chesneau

 

Comme d’autres artistes, Angèle a sa page d’artiste Facebook pour gérer concerts et événements. C’est sur Instagram qu’elle a annoncé, début octobre, la sortie d’une réédition de Brol contenant des inédits. Parmi eux, un titre, Perdus, offert en prime - un million de vues en quelques jours- et postéavec une jolie photo ainsi légendée : « Merci pour vos retours sur Perdus. J’étais méga stress de sortir un nouveau titre après 1 an j’avoue. Merci ». Angèle est naturelle et chaleureuse.

« Très travailleur, méticuleux, Eddy de Pretto passe sa vie sur Instagram, s’amuse Stéphane Muraire. Quand nous l’avons signé, il avait 200 amis sur Facebook. Pour sa part, le rappeur Lorenzo utilise tous les réseaux sociaux possibles, de Facebook à YouTube, et adapte son discours à la spécificité de chacun d’eux. Il distille des punchlines, et ça marche. Quant à Clara Luciani, elle répond à tous les messages sur Instagram, mais ça devient compliqué car sa communauté a grandi ».

Publié par le label No Format, le chanteur Blick Bassy admet l’aspect chronophage des réseaux sociaux, mais « ça vaut la peine. Par exemple, je donne un concert, un fan le filme, le poste sur Instagram. Une alerte me le signale, j’envoie un remerciement en message privé, il est content, il le fait tourner ». Ces échanges créent une sensation de communion collective, émotionnelle, frontale, proche des concerts. « Mais en plus, poursuit Blick Bassy, j’apprends beaucoup, je vois les commentaires, j’y réponds et je comprends comment une personne m’a découvert, et ça, c’est fondamental pour progresser ».

 

© Foxy Burrow - Marc Chesneau

 

Datas et rencontres via les réseaux

En coulisse, on récolte des datas. Clara Pillet, de Nüagency, qui anime un atelier au MaMA l’a intitulé : « J’ai de la bonne data dans ma tabatière : comment bien identifier ses fans à l’aide d’outils gratuits ». Tout est décortiqué : posts, écoutes sur Shazam, streams, smartphones utilisés, play-lists (Deezer a mis au point le programme Backstage qui fournit les âges et appartenance géographique des fans), concerts (avec Live Data Charts de Bandsintown), passages radios (avec WARM -World Air Play Monitor- qui analyse depuis la Suède les passages à l’antenne de 5 000 radios dans 130 pays)...

Afin de profiter de la porosité des réseaux sociaux, certains labels ont suivi le monde de la mode en s’adjoignant les services d’influenceurs (ses) ou de vidéastes pour faire connaître l’artiste (revêtir un tee-shirt, montrer une pochette, aller au concert, commenter un tweet…) en contrepartie d’une rémunération.

Selon Emily Gonneau, leur intervention est antinomique avec le but recherché lors de la création d’une communauté de fans. « Les gens voient très vite qu’il y a un côté mercantile, cela induit le doute dans un lien qui marche parce qu’il se base sur l’émotionnel ».

Parfois pourtant, des communautés d’internautes se croisent en toute innocence. Entre rap et funk, le chanteur Rilès, vient de publier son premier album, Wellcome To The Jungle (Capitol/Universal). Enfant de YouTube dont, explique-t-il, il a « tout appris, de l'écriture des chansons aux contrats des artistes en passant par la réalisation des clips », Rilès doit une partie de sa jeune et fulgurante carrière à Seb La Frite (4,2 millions de followers sur YouTube), qui lui avait consacré une vidéo en 2017. En une semaine, la fan base de Rilès passe de 20 000 à 300 000 followers, et dans la foulée ses « Rilèsundayz », vidéos jusqu’à lors confidentielles, comptabilisent 3 millions de vues. Ainsi formé et adoubé, il traverse l’Atlantique et signe un contrat chez Republic Records, le label californien qui abrite Drake ou Ariana Grande. Une story qui a fédéré les rêveurs.

 

Véronique Mortaigne