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Musiques électroniques : Paris-Berlin, les vases communicants

Il a fallu quelques années pour que Paris soit reconnue comme l’une des nouvelles plaques tournantes des musiques électroniques. Dans le même temps, la gentrification berlinoise associée à la croissance du marché immobilier ont écorné son image de Mecque absolue de la techno. Petite revue des critères d’appréciation du mouvement des barycentres d’un secteur forcément cyclique.

 

En 2012 paraissait Paris – Berlin, 20 years of electronic music, film français[1] tentant de documenter le lien techno entre les deux sœurs du fameux couple franco-allemand cher à feux François Mitterrand et Helmut Kohl.

 

2012, année charnière pour les deux scènes électroniques.

A Paris, naissait Concrete, le club qui allait faire sauter les verrous de la nuit.
A Berlin, débutait une crise qui rapidement allait conduire la ville à investir pour soutenir sa scène musicale.

 

 

Jusqu’alors, Berlin était l’eldorado de tous les clubbers européens, qui s’y rendaient en masse visiter le temple de la nuit libre, le Berghain, un mastodonte de béton sis au cœur d’une ancienne usine électrique. Bien au-delà de ce symbole, c’est l’ensemble de la nuit berlinoise qui attirait.
Grâce à une législation plus souple et à une topographie riche d’espaces à perte de vue, des fêtes underground bricolées et bigarrées illuminaient les nuits berlinoises, comme au Bar 25, légende fermée fin 2010 et dont les avatars suivants, le Katerholzig puis le Kater Blau n’ont pas survécu.

 

C’était le début d’une fin de cycle marquée par la fermeture de  nombreux clubs. Soit expropriés par des promoteurs immobiliers avec des projets de construction d’immeubles de bureaux ou de logements, soit en raison du non renouvellement des baux suite à des plaintes du voisinage las des nuisances des clubbers avinés déversés le week-end par charters low-cost, qu’on a surnommé l’easyjet clubbing.

 

Paris importe le concept berlinois

 


 

Après des années de fête débridée, Berlin aussi aspire au repos d’une vie paisible.
Lisa-Marie Janke, office manager du Music Board, structure municipale de soutien à la scène musicale, résume bien le processus : « c’est comme à New York dans l’East-Village de la fin des années 1990. Les artistes arrivent en premier, créent des ateliers, des bars cool et une vie festive. Le quartier s’enrichit culturellement et attire les investisseurs. S’installe alors une population plus aisée qui détruit l’esprit d’origine. »
Le Berghain y a survécu, c’en est moins sûr de l’esprit de la nuit.

Le Français Rone s’est installé à Berlin il y a cinq ans.
Il raconte : « J’avais l’impression que Paris restait sur ses acquis alors que Berlin s’ouvrait au futur, m’inspirait. Je ne me suis pas trompé : c’est là-bas que  j’ai composé mon album Tohu Bohu. Quand je suis rentré il y a trois ans, j’ai réalisé que beaucoup de choses s’étaient passées à Paris. J’habite à Montreuil et j’y retrouve presque la même excitation qu’en arrivant à Berlin : toutes les semaines je découvre un nouveau lieu, un nouvel artiste. »

 

Brice Coudert, alors ingénieur parisien adepte des folles nuits berlinoises qui duraient tout le week-end, a décidé d’importer le concept.
Après quelques soirées dans des lieux inédits, son collectif Surprize ouvre Concrete fin 2011. Cette barge stationnée sur la Seine en face de la gare d’Austerlitz secoue la nuit parisienne en choisissant un format diurne inédit, ouvrant le dimanche à 7h du matin pour ne fermer qu’à 2h du matin le jour d’après. Cinq ans plus tard, en mars 2017, Concrete obtient une licence de 24h, qui lui permet d’ouvrir du vendredi soir jusqu’au dimanche dans la nuit sans discontinuer, comme le Berghain.

 

Mais surtout, toute la nuit des organisateurs parisiens s’est engouffrée dans la brèche.

Riche d’une manne de collectifs jeunes et audacieux, elle a vu sa banlieue s’agiter au nom des Cracki, Soukmachines, Alter Paname, La Mamie’s et autres défricheurs repoussant les limites du périphérique pour s’affranchir des nuisances sonores.
Les clubs aussi se sont multipliés, sur les berges de Seine avec le complexe de la Cité de la Mode et du Design (Wanderlust, Nuits fauves, Communion…) ou le Showcase et ailleurs dans la capitale avec le Badaboum, La Machine du Moulin Rouge, sans compter le doyen du Rex Club, qui fêtera en 2018 ses 30 ans.
Cette effervescence a fait de Paris l’une, si ce n’est la capitale européenne de la techno et de la house.

 

Nuits fauves
Nuits Fauves © Alban Gendrot

 

Une vision d’avenir pour Paris et Berlin

 

Jeune artiste parisienne partie s’installer à Berlin de 2009 à 2011, Myako est revenue à Paris il y deux ans, attirée par les nouveaux collectifs et les lieux parisiens où tout semble possible.
« Il se passe autant de choses ici qu’à Berlin, peut-être pas avec les mêmes libertés. Notre soirée Le Mont C, accueillie par les organisateurs de la Péripate au Génie d’Alex (ex-Showcase, NDLR), vient par exemple d’être reportée d’une semaine parce qu’on nous a imposé un limiteur sonore, obligatoire, la veille de l’ouverture. Ca prouve que la scène parisienne est encore fragile. »

 

Berlin a quant à elle su répondre aux soucis qu’a connus son modèle en 2012.

La ville a créé le Music Board, doté d’1 million d’euros à sa création, puis d’1,7 millions dès 2015 et de 2,2 millions attendus en 2018. Initiative de la Club Commission, son rôle consiste à convaincre politiques et investisseurs que cette culture est un atout immobilier et touristique à intégrer par tous.
Elle a notamment permis au très respecté festival Berlin Atonal de se pérenniser. Le Berghain reste incontournable, le Trésor repose sur sa légende de monument qui fut le premier à accueillir les pionniers de la techno de Détroit dans les années 1990[2]. On peut citer à leurs côtés About Blank, le Salon zur Wilden Renate, Sisyphos, le Club der Visionäre[3]
La capitale allemande, comme préfère l’évoquer Lisa-Marie Janke, effectue donc sa mue mais reste une grande ville. Ce que Myako confirme : « Il s’y passe toujours des choses, mais moins techno. J’y joue encore régulièrement dans la soirée AfricanAcidIsTheFuture, tournée vers l’Afrique et la découverte, aux antipodes du Berlin dark qu’on imagine. L’époque des squat improbables s’achève ». Même si les loyers en hausse à Berlin poussent les artistes à aller chercher des conditions plus clémentes ailleurs, actuellement sous le soleil de Lisbonne.

 

 

Les deux capitales ne sont donc pas si facilement opposables.

Plus que les comparer, une vision d’avenir consiste peut-être à resserrer leurs liens.
Comme Dimitri Hegemann, fondateur du Tresor, y œuvre entre Berlin et Detroit[4], où il aimerait ouvrir un nouveau Tresor, qui serait un beau retour aux sources de la techno qu’il a accueillie dès ses débuts.
En Europe, les réseaux We Are Europe et Shape œuvrent au rapprochement de festivals créatifs (dont la Biennale Némo à Paris et le CTM Festival à Berlin).
C’est peut-être dans la multi-polarisation de la nuit que réside le futur.

 

Olivier Pellerin

 

[1] Paris – Berlin, 20 years of electronic music, réalisé par Amélie Ravalec, fille de l’écrivain Vincent, sur l'histoire de la techno underground de Berlin à Paris. Les films du Garage, 52mn, 2012

[2] Lire à ce sujet l’excellent ouvrage Der Klang Der Familie, Berlin la techno et la chute du mur, de Felix Denk et Sven Von Thülen, paru en français en 2013, aux éditions Allia.

[3] Le Clubkataster développé par Music Board permet de voir l’évolution de la localisation des clubs à Berlin depuis un siècle. Pas besoin de parler allemand pour suivre l’évolution sur la carte.

[4] Detroit-Berlin Connection