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Rebecca Foon à la Fabrique Culturelle : "Notre amour pour la planète fait de chaque concert de Pathway to Paris un événement transcendental"

Cofondé en 2014 à New York par les musiciennes Rebecca Foon et Jesse Paris Smith, Pathway to Paris rassemble sur scène artistes, activistes, universitaires, maires et innovateurs. Objectif ? Sensibiliser à l’urgence d’une action de masse pour le climat, tout en offrant des solutions pour traduire l’Accord de Paris de 2015 en actes. Maintenant que l’accélération du dérèglement climatique n’est plus une théorie, Rebecca Foon voit plus grand. Passer de concerts-conférences intimistes à des méga-événements de l’ampleur du Live Aid ? Seulement si la pureté des débuts est conservée. Entretien.

 

© Steven Sebring
Rebecca Foon et Jesse Paris Smith

Ceux qui y étaient s’en souviendront longtemps. Les concerts-conférences Pathway to Paris, organisés au Trianon (Paris) les 4 et 5 décembre 2015, pendant la Cop21, furent non seulement exceptionnels sur le plan musical mais de haute volée en termes de prise de parole. Côté têtes d’affiche : Thom Yorke, chanteur de Radiohead, une des personnalités les plus influentes dans la lutte contre le dérèglement climatique ; Patti Smith ; Flea, bassiste des Red Hot Chili Peppers. Côté intellectuels, des auteurs, journalistes et militants de premier plan : la Canadienne Naomi Klein, l’Américain Bill McKibben aux côtés de figures moins connues en France comme l’écologiste, écrivaine et militante féministe indienne Vandana Shiva. Un casting permettant de trouver l’équilibre entre expérimentations musicales, hymnes pop, émotion et militantisme. Sans indigence intellectuelle ni manichéisme.

 

S’imaginer tout ce beau monde jouer aux chaises musicales dans de prestigieux théâtres. Et, surtout, se représenter ces personnalités engagées et parfois proches se retrouvant sur un pied d’égalité le temps d’une ou plusieurs soirées, s’effaçant au profit de la cause climatique. Leur collaboration et leur soutien mutuel ont déjà permis de transformer bon nombre de fans en "guerrier" de la cause climatique, en les encourageant à s’impliquer directement dans les initiatives lancées par les organisations 350.org ou Pathway to Paris.

 

 

Cette aventure exceptionnelle, on la doit à la fille de Patti Smith, Jesse Paris Smith et à Rebecca Foon, violoncelliste, chanteuse et compositrice canadienne. Remarquée au sein de la scène post-rock engagée de Montréal (notamment dans le groupe A Silver Mt. Zion, de 2001 à 2008), la musicienne de 40 ans désormais basée à New York a ensuite collaboré avec Patti Smith ou Nick Cave. Grâce à un carnet d’adresses impressionnant et une cause fédératrice, le tandem a réussi à enrôler des contributeurs aussi importants que : Jane Fonda, Joan Baez, l’artiste contemporain Olafur Eliasson... Vu l’urgence climatique et pour prêcher au-delà des convertis, Rebecca Foon réfléchit désormais à une manière intègre de transposer l’esprit des concerts de Pathway to Paris sur une scène beaucoup plus grande en 2020.

 

À quand remonte votre engagement pour la planète ?

A très loin. Avec un père écolo, c’était prédestiné. J’ai grandi à Vancouver, une région sauvage, en allant dans une école où la moitié des cours étaient dispensés dans la nature. Adulte, en parallèle des tournées avec A Silver Mt. Zion, j’étudiais la planification urbaine à Montréal. J’ai pu travailler avec des leaders de ce domaine. La somme de ces expériences m’a amenée à m’intéresser au changement climatique. J’ai eu la chance de faire des rencontres déterminantes, donc celles de Flea et Jesse Smith qui est vite devenue mon binôme.

 

Dans quelles circonstances est né Pathway to Paris ?

Le 21 septembre 2014, Jesse et moi participions à la "Marche du peuple pour le climat", à New York. Voir des centaines de milliers de personnes descendre dans la rue a été bouleversant, surtout après l’échec de la Cop15 à Copenhague, en 2009. Le jour suivant, nous avons organisé un concert dans un club new yorkais avec la participation de Michael Stipe (ex-chanteur de R.E.M.), Patti Smith, Thurston Moore (ex-Sonic Youth) et Bill McKibben, non seulement dans le but de célébrer le succès de cette marche mais aussi pour souligner l’importance d’obtenir un accord à la Conférence de Paris. Cet événement baptisé Pathway to Paris, nous a fait prendre conscience qu’il manquait une plateforme d’expression pour les artistes et musiciens engagés pour la cause climatique. Nous avons donc tenté de combler ce vide en lançant une série de concerts. Le but était de rassembler tous ces grands esprits qui s’étaient inspirés les uns les autres.

 

Pathway to Paris aurait donc dû s’arrêter fin 2015 ?

Après la signature de l’accord, on pensait "prendre notre retraite". Notre engagement était spécifique : limiter le réchauffement à +1,5°C, protéger les îles face à la montée des eaux... Mais finalement, une fois au pouvoir, Trump a décidé de se retirer de l’accord. Jesse et moi avons donc réagi en créant un organisme à but non lucratif pour monter des campagnes et concerts et offrir des solutions à travers l’engagement citoyen.

 

Avec l’initiative "1000 cities", nous voulons encourager les villes à atteindre l’objectif de 0 émission carbone en 2040. Cela représente un milliard de dollars par ville en moyenne car, pour ne pas être dépendant des énergies fossiles, il faut reconstruire nos infrastructures et repenser notre monde. Et nous avons entre 5 et 10 ans pour trouver ces 1 000 milliards. Imaginez un Paris sans pollution, sans émission de gaz à effet de serre… Ce serait tellement cool et ça nous reprogrammerait en tant qu’individu et, en tant qu’espèce, nous rendrait plus éclairée, spirituelle, respectueuse du vivant.

 

Pathway to Paris : 1000 Cities Campaign from Pathway to Paris on Vimeo.

 

Avez-vous été inspirée par d’autres événements comme les grands concerts de charité ?

Oh non ! J’ai toujours trouvé ça ringard. Nos concerts se sont toujours montés de manière très naturelle. Quand j’ai demandé à Thom Yorke s’il voulait participer aux concerts de décembre 2015, à Paris, il m’a répondu oui en 30 minutes ! C’était fou ! D’autant que je ne l’avais jamais rencontré. Son engagement sans faille et sa confiance m’ont obligée et donné l’énergie d’organiser les concerts à Paris en partant de rien.

 

Est-ce toujours aussi simple ?

Oh non, jamais ! Avec Patti Smith, c’est différent, je la connais bien. Monter quelque chose avec le groupe de personnes parfait a été un défi. Après Paris, on a multiplié les occasions : New York, San Francisco, Los Angeles… Ces concerts ont rempli leur objectif mais nous avons désormais besoin de redéfinir notre objectif. La beauté de ces shows est d’être intimistes et de permettre à des artistes qui ne font plus ce genre de concerts d’y revenir. Et même si c’est contradictoire avec mon idéal, je me demande s’il ne faudrait pas passer à l’échelle du Live 8.

 

Passer d’un théâtre à un stade ?

C’est très dur de monter ce type d’événement avec intégrité et éthique. A l’époque du Live 8, je me demandais déjà : où va l’argent ? Quel est l’impact de ces grands rassemblements ? On pourrait continuer à monter de petits concerts qui influencent quelques centaines de personnes mais la situation en 2019 n’est plus la même qu’en 2015 et mon état d’esprit a changé en conséquence. Aujourd’hui, de nombreux scientifiques affirment que si on continue, il n’y aura pratiquement plus de vie sur Terre à l’horizon 2050 / 2060. Cet état d’urgence modifie le combat de Pathway to Paris.

 

Je veux donc faire tout ce qui est dans mon pouvoir pour combattre la perspective d’une extinction globale. Si ça passe par des concerts dans des stades permettant de soulever beaucoup de fonds pour atteindre certains objectifs plus vite, je le ferai si tout le monde à bord y croit et si ça reste naturel.

 

Pathway to Paris rassemble sur scène plusieurs générations d’artistes. Joan Baez ou Patti Smith viennent d’une époque où l’idée que les artistes pouvaient changer le monde était partagée. Quel est selon vous le rôle des artistes aujourd’hui ?

Les artistes ont toujours le pouvoir d’inspirer et motiver. Un peu comme des leaders spirituels. Naomi Klein dit souvent qu’elle doit sa carrière à Thom Yorke (Radiohead avait son livre No Logo à sa sortie, en 2000 - ndlr). Après, pour vivre, les musiciens sont contraints de tourner beaucoup. Oui, leur bilan carbone est salé et oui, ça n’a jamais été aussi douloureux à assumer mais l’être humain est fait de contradictions. Tant qu’on cherche des solutions...

 

L’humanité n’a jamais connu ce niveau de menace. Les participants à nos concerts en sont conscients et veulent contribuer à changer le monde pour trouver des solutions au problème le plus important de l’époque. Si nos concerts sont tellement puissants, c’est que les artistes sont très impliqués. Tout le monde est débarrassé de son ego. Ne reste plus qu’un amour partagé pour la planète. Cette énergie dont le vecteur est la musique fait de chaque concert de Pathway un événement transcendantal.

 

© Steven Sebring
Carnegie Hall - 5 novembre 2017

Quelle est la plus grande réussite de Pathway to Paris à ce jour ?

Au Carnegie Hall, en novembre 2017, nous avons demandé au public d’écrire des lettres que nous avons portées au maire de New York pour le pousser à se désinvestir des énergies fossiles. La ville a annoncé qu’elle avait sauté le pas grâce aux lettres. Et Londres a suivi.

 

Propos recueillis par Yohav Oremiatzki

 

 

 


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